L’homosexualité dans « la Recherche »

062Proust et des amis

Inverti, Marcel Proust l’était certainement mais il ne reconnaîtra jamais ouvertement la vraie nature de ses penchants. Il a toujours été tourmenté par son homosexualité, état qui était très mal accepté par la société de l’époque et à plus forte raison par le milieu grand bourgeois et aristocratique qu’il fréquentait. Alors qu’il est élève au lycée Condorcet, Marcel adresse une lettre singulière à un ami dans laquelle il se décrit tel qu’il se voit.

 « Connaissez-vous M.P. ? Je vous avouerai pour moi qu’il me déplaît un peu, avec ses grands élans perpétuels, son air affairé, ses grandes passions et ses adjectifs. Surtout il me paraît très fou ou très faux. Jugez-en. C’est ce que j’appellerai un homme à déclaration. Au bout de huit jours il vous laisse entendre qu’il a pour vous une affection considérable et sous prétexte d’aimer un camarade comme un père, il l’aime comme une femme. Il va le voir, crie partout sa grande affection, ne le perd pas un instant de vue. Les causeries sont trop peu. Il lui faut le mystère de la régularité des rendez-vous. Il vous écrit des lettres… fiévreuses. Sous couleur de se moquer, de faire des phrases, des pastiches, il vous laisse entendre que vos yeux sont divins et que vos lèvres le tentent. Le fâcheux (…) c’est qu’en quittant B qu’il a choyé, il va cajoler D, qu’il laisse bientôt pour se mettre aux pieds de E et tout de suite après sur les genoux de F. Est-ce une p…, est-ce un fou, est-ce un fumiste, est-ce un imbécile ? M’est d’avis que nous n’en serons jamais rien. »

Proust considérait l’homosexualité comme un enfer, une dépravation vouée obligatoirement à l’humiliation morale et physique, au contraire d’un Gide qui dépeint une « pédophilie juvénile et souriante ».  Il a toujours eu la hantise que sa mère découvre ses penchants et ce n’est qu’après la mort de ses parents qu’il s’affichera plus ouvertement avec ses amants.

Si dans la vie Proust répugnait à aborder le sujet de l’homosexualité (qu’il préfère appeler inversion) ce thème  réapparaît de manière récurrente dans  « La Recherche ».  Nombreux sont les personnages qui pratiquent l’homosexualité pourtant jamais évoquée à la première personne du singulier, l’homosexualité féminine étant mise sur le même plan que l’homosexualité masculine et comme pour mieux gommer ses goûts amoureux, Proust prête à son héros, le narrateur, des qualités de grand séducteur auprès des femmes. Ainsi, alors que le narrateur connaît une relation amoureuse avec Albertine, il ne se prive pas de flirter avec de nombreuses autres jeunes filles présentes à Balbec. Il va même jusqu’à tenir une comptabilité de ses liaisons passagères et en arrive à établir une liste de ses relations sentimentales sur laquelle Albertine n’apparaît qu’en quatorzième position.

Parmi les invertis, le plus célèbre de « la Recherche » il faut citer le baron de Charlus, l’un  des acteurs principaux de « Sodome et Gomorrhe », mais il y en a tant d’autres. L’homosexualité est si répandue dans le milieu dans lequel évolue le narrateur que même Françoise, la fidèle servante de la famille, paysanne pleine de bon sens, finit par considérer que, ma foi, l’homosexualité pouvait être considérée comme « une coutume que son universalité rendait respectable » !

Françoise qui avait déjà vu tout ce que M. de Charlus avait fait pour Jupien et tout ce que Robert de Saint-Loup faisait pour Morel n’en concluait pas que c’était un trait qui reparaissait à certaines générations chez les Guermantes, mais plutôt – comme Legrandin aimait beaucoup Théodore – elle avait fini, elle personne si morale et si pleine de préjugés, par croire que c’était une coutume que son universalité rendait respectable. Elle disait toujours d’un jeune homme, que ce fût Morel ou Théodore  : « il a trouvé un Monsieur qui s’est toujours intéressé à lui et qui lui a bien aidé. « Et comme en pareil cas les protecteurs sont ceux qui aiment, qui souffrent, qui pardonnent, Françoise, entre eux et les mineurs qu’ils détournaient, n’hésitait pas à leur donner le beau rôle, à leur trouver « bien du cœur ». Elle blâmait sans hésiter Théodore qui avait joué bien des tours à Legrandin, et semblait pourtant ne pouvoir guère avoir de doutes sur la nature de leurs relations car elle ajoutait  : « Alors le petit a compris qu’il fallait y mettre du sien et y a dit  : prenez-moi avec vous, je vous aimerai bien, je vous cajolerai bien, et ma foi ce monsieur a tant de cœur que bien sûr que Théodore est sûr de trouver près de lui peut-être bien plus qu’il ne mérite, car c’est une tête brûlée, mais ce Monsieur est si bon que j’ai souvent dit à Jeannette (la fiancée de Théodore)  : « Petite, si jamais vous êtes dans la peine, allez vers ce Monsieur. Il coucherait plutôt par terre et vous donnerait son lit. Il a trop aimé le petit Théodore pour le mettre dehors, bien sûr qu’il ne l’abandonnera jamais. » (TR 700/7).

Nous citons ci-dessous les personnages de « la Recherche » présentés par l’auteur comme des personnes inverties franchement déclarées ou bien comme ayant ou ayant pu avoir à certains moments de leur vie une attirance pour l’inversion comme aimait l’appeler pudiquement Proust.

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L’indice entre parenthèse proposé à la fin de chaque extrait renvoie  aux collection la Pléïade (édition 1954) et Folio (édition 1988). A titre d’exemple, (TR 700/7) indique que l’on pourra retrouver l’extrait dans le livre « Le temps retrouvé » à la page 700 de la Pléiade et à la page 7 de la collection Folio.
Les abréviations retenus pour chacun des sept livres sont : Swann, JF, Guer, SG, Pris, Fug, TR.

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Albertine

Albertine est l’un des personnages principaux de « la Recherche ».  Le narrateur la remarque lors d’un séjour à Balbec au milieu d’un groupe de « jeunes filles en fleurs » et en tombe amoureux. Bien vite il est pris d’un terrible doute à la suite d’une remarque du docteur Cottard. Albertine éprouve-t-elle une attirance pour les femmes. Cette interrogation va le poursuivre longtemps. Il ne cesse de harceler la jeune fille pour connaître la vérité, il a l’impression que la jeune fille la lui cache ou l’aménage selon ses caprices car ses réponses sont pleines de contradictions ce qui l’inquiète et alimente sa jalousie. Malgré tous ses efforts et malgré les enquêtes qu’il confie à son ami Saint–Loup et au maître d’hôtel de Balbec il n’obtiendra jamais la preuve irréfutable que ses soupçons sont justifiés.

Maintenant je [le narrateur] comprenais ce que Robert avait voulu me dire chez la princesse de Guermantes :  » C’est malheureux que ta petite amie de Balbec n’ait pas la fortune exigée par ma mère, je crois que nous nous serions bien entendus tous les deux.  » Il avait voulu dire qu’elle était de Gomorrhe comme lui de Sodome, ou peut-être, s’il n’en était pas encore, ne goûtait-il plus que les femmes qu’il pouvait aimer d’une certaine manière et avec d’autres femmes. Gilberte aussi eût pu me renseigner sur Albertine. (Fug 684/259).

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Andrée

Le narrateur a longtemps soupçonné Albertine d’avoir entretenu des relations homosexuelles avec de nombreuses femmes mais sans jamais en avoir la preuve. Même après la disparition puis la mort d’Albertine cette pensée le taraude et il continue d’enquêter et il découvre qu’Andrée elle-même avait du goût pour les femmes parmi lesquelles Mlle Vinteuil, lesbienne notoire.

Je parlai à Andrée, non sur un ton interrogatif mais comme si je l’avais su de tout temps, peut-être par Albertine, du goût qu’elle-même Andrée avait pour les femmes et de ses propres relations avec Mlle Vinteuil. Elle avoua tout cela sans aucune difficulté, en souriant. De cet aveu je pouvais tirer de cruelles conséquences ; d’abord parce qu’Andrée, si affectueuse et coquette avec bien des jeunes gens à Balbec, n’aurait donné lieu pour personne à la supposition d’habitudes qu’elle ne niait nullement, de sorte que, par voie d’analogie, en découvrant cette Andrée nouvelle je pouvais penser qu’Albertine les eût confessées avec la même facilité à tout autre qu’à moi, qu’elle sentait jaloux. Mais, d’autre part, Andrée ayant été la meilleure amie d’Albertine, et celle pour laquelle celle-ci était probablement revenue exprès de Balbec, maintenant qu’Andrée avait ces goûts, la conclusion qui devait s’imposer à mon esprit était qu’Albertine et Andrée avaient toujours eu des relations ensemble. (Fug 547/128).

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Charlus (Baron de)

M. de Charlus est un « inverti », un homosexuel, attiré par les hommes puis plus tard par les jeunes garçons, et Proust en fait un des personnages principaux de « la Recherche ».

Il cache pendant un temps sa vraie nature à son entourage puis peu à peu il assume pleinement son mode de vie et la nature de ses relations

Le narrateur découvre l’homosexualité de Charlus un jour ou le baron vient rendre visite à sa tante, Mme de Villeparisis. Il rencontre Jupien giletier de son état, dans la cour de l’hôtel particulier et le narrateur assiste de loin à la rencontre puis aux ébats des deux hommes.

Car d’après ce que j’entendis les premiers temps dans celle de Jupien et qui ne furent que des sons inarticulés, je suppose que peu de paroles furent prononcées. Il est vrai que ces sons étaient si violents que, s’ils n’avaient pas été toujours repris un octave plus haut par une plainte parallèle, j’aurais pu croire qu’une personne en égorgeait une autre à côté de moi et qu’ensuite le meurtrier et sa victime ressuscitée prenaient un bain pour effacer les traces du crime. J’en conclus plus tard qu’il y a une chose aussi bruyante que la souffrance, c’est le plaisir, surtout quand s’y ajoutent—à défaut de la peur d’avoir des enfants, ce qui ne pouvait être le cas ici, malgré l’exemple peu probant de la Légende dorée—des soucis immédiats de propreté. Enfin au bout d’une demi-heure environ (pendant laquelle je m’étais hissé à pas de loup sur mon échelle afin de voir par le vasistas que je n’ouvris pas), une conversation s’engagea. Jupien refusait avec force l’argent que M. de Charlus voulait lui donner. (SG 609/11).

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Duc de Châtellerault

En arrivant à une réception donnée par le Prince et la Princesse de Guermantes, le duc de Châtellerault se rend compte avec angoisse que l’aboyeur chargé de clamer son nom pour annoncer son arrivée n’est autre que l’inconnu avec lequel il a eu l’avant-veille une aventure amoureuse et auprès duquel, pour des raisons de discrétion il s’était fait passer pour un anglais ne parlant pas le français.

Mais dès le premier instant l’huissier l’avait reconnu. Cette identité qu’il avait tant désiré d’apprendre, dans un instant il allait la connaître. En demandant à son « Anglais » de l’avant-veille quel nom il devait annoncer, l’huissier n’était pas seulement ému, il se jugeait indiscret, indélicat. Il lui semblait qu’il allait révéler à tout le monde (qui pourtant ne se douterait de rien) un secret qu’il était coupable de surprendre de la sorte et d’étaler publiquement. En entendant la réponse de l’invité : « Le duc de Châtellerault« , il se sentit troublé d’un tel orgueil qu’il resta un instant muet. Le duc le regarda, le reconnut, se vit perdu, cependant que le domestique, qui s’était ressaisi et connaissait assez son armorial pour compléter de lui-même une appellation trop modeste, hurlait avec l’énergie professionnelle qui se veloutait d’une tendresse intime : « Son Altesse Monseigneur le duc de Châtellerault ! » (SG 636/37).

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 Courvoisier (Adalbert de)

Adalbert, apparemment parfait époux est en réalité un inverti. On le retrouve dans le bordel de Jupien sans qu’il sache que le baron de Charlus s’y trouve aussi.

D’ailleurs, il [Jupien] n’avait pas d’autre chambre à me [le narrateur] donner, son hôtel, malgré la guerre, étant plein. Celle que je venais de quitter avait été prise par le vicomte de Courvoisier qui, ayant pu quitter la Croix-Rouge de X… pour deux jours, était venu se délasser une heure à Paris avant d’aller retrouver au château de Courvoisier la vicomtesse à qui il dirait n’avoir pas pu prendre le bon train. Il ne se doutait guère que M. de Charlus était à quelques mètres de lui et celui-ci ne s’en doutait pas davantage, n’ayant jamais rencontré son cousin chez Jupien lequel ignorait la personnalité du vicomte soigneusement dissimulée. (TR 824/130).

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Esther Lévy

C’est une cousine de Bloch, l’ami de jeunesse du narrateur. Durant un séjour à Balbec, le narrateur et Albertine sont choqués par l’attitude qu’Esther a avec son amie Léa qui est une jeune actrice délurée connue pour son goût pour les femmes. Plus tard, le narrateur soupçonnera Albertine d’avoir eu des relations amoureuses avec elle.

C’était peut-être une certaine Elisabeth, ou bien peut-être ces deux jeunes filles qu’Albertine avait regardées dans la glace, au Casino, quand elle n’avait pas l’air de les voir. Elle avait sans doute des relations avec elles, et d’ailleurs aussi avec Esther, la cousine de Bloch. De telles relations, si elles m’avaient été révélées par un tiers, eussent suffi pour me tuer à demi, mais comme c’était moi qui les imaginais, j’avais soin d’y ajouter assez d’incertitude pour amortir la douleur. (Pris 85/77).

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 Prince de Foix (fils)

Le prince de Foix a hérité de son père le goût pour la gent masculine qu’il fréquente lui aussi avec une grande discrétion.

Car le prince de Foix avait pu réussir à préserver son fils des mauvaises fréquentations au dehors mais non de l’hérédité. Au reste le jeune prince de Foix resta comme son père ignoré à ce point de vue des gens du monde bien qu’il allât plus loin que personne avec ceux d’un autre. (TR 828/135).

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Prince de Foix (père)

Il fait croire à sa femme qu’il est à son cercle alors qu’il passe son temps dans le bordel pour hommes tenu par Jupien. Sa mort sera regrettée par le personnel de cette illustre maison.

En même temps qu’on croyait M. de Charlus Prince, en revanche on regrettait beaucoup dans l’établissement la mort de quelqu’un dont les gigolos disaient : « je ne sais pas son nom, il paraît que c’est un baron » et qui n’était autre que le Prince de Foix (le père de l’ami de Saint-Loup). Passant chez sa femme pour vivre beaucoup au cercle, en réalité il passait des heures chez Jupien à bavarder, à raconter des histoires du monde devant des voyous. C’était un grand bel homme comme son fils. (TR 827).

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 Gilberte

Après une séparation, le narrateur et Gilberte conviennent de se réconcilier. En arrivant chez elle, il aperçoit Gilberte qui s’en va au bras d’un jeune homme. La rupture amoureuse est donc consommée. De nombreuses années plus tard, Gilberte avoue au narrateur que le jeune homme était en fait une jeune fille déguisée en homme, Léa, une actrice lesbienne à la réputation sulfureuse.

Bien longtemps après cette conversation, je demandai à Gilberte avec qui elle se promenait avenue des Champs-Elysées, le soir où j’avais vendu les potiches : c’était Léa habillée en homme. Gilberte savait qu’elle connaissait Albertine, mais ne pouvait dire plus. Ainsi certaines personnes se retrouvent toujours dans notre vie pour préparer nos plaisirs ou nos douleurs. (TR 695).

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Prince de Guermantes

A l’occasion d’un déplacement en Normandie, il va passer une nuit avec Morel sans savoir d’ailleurs qui il est.

Une fois ce ne fut ni l’un ni l’autre, mais le prince de Guermantes qui, venu passer quelques jours sur cette côte pour rendre visite à la duchesse de Luxembourg, rencontra le musicien, sans savoir qui il était, sans être davantage connu de lui, et lui offrit cinquante francs pour passer la nuit ensemble dans la maison de femmes de Maineville ; double plaisir, pour Morel, du gain reçu de M. de Guermantes et de la volupté d’être entouré de femmes dont les seins bruns se montraient à découvert. (SG 1078/464).

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Jupien

Le baron Charlus rencontre Jupien dans la cour des Guermantes. C’est le coup de foudre et le début d’une longue liaison amoureuse. Jupien restera au service du baron de Charlus et le servira jusqu’à la fin de sa vie avec tendresse et abnégation.

Car d’après ce que j’entendis les premiers temps dans celle de Jupien et qui ne furent que des sons inarticulés, je suppose que peu de paroles furent prononcées. Il est vrai que ces sons étaient si violents que, s’ils n’avaient pas été toujours repris un octave plus haut par une plainte parallèle, j’aurais pu croire qu’une personne en égorgeait une autre à côté de moi et qu’ensuite le meurtrier et sa victime ressuscitée prenaient un bain pour effacer les traces du crime. J’en conclus plus tard qu’il y a une chose aussi bruyante que la souffrance, c’est le plaisir, surtout quand s’y ajoutent—à défaut de la peur d’avoir des enfants, ce qui ne pouvait être le cas ici, malgré l’exemple peu probant de la Légende dorée—des soucis immédiats de propreté. Enfin au bout d’une demi-heure environ (pendant laquelle je m’étais hissé à pas de loup sur mon échelle afin de voir par le vasistas que je n’ouvris pas), une conversation s’engagea. Jupien refusait avec force l’argent que M. de Charlus voulait lui donner. (SG 609/11).

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Léa

Actrice à la réputation sulfureuse que le narrateur rencontre à Balbec. Une des cousines de Bloch s’affiche sans retenue avec elle. On verra par la suite qu’elle a eu des aventures avec d’autres femmes parmi lesquelles Andrée.

 A vrai dire les sœurs de Bloch, à la fois trop habillées et à demi-nues, l’air languissant, hardi, fastueux et souillon ne produisaient pas une impression excellente. Et une de leurs cousines qui n’avait que quinze ans scandalisait le casino par l’admiration qu’elle affichait pour Mlle Léa, dont M. Bloch père prisait très fort le talent d’actrice, mais que son goût ne passait pas pour porter surtout du côté des messieurs  (JF 903/465).

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Monsieur Legrandin

Homme au dessus de tout soupçon et pourtant on apprend dans « le Temps retrouvé » par la bouche de Françoise qu’il a eu des relations homosexuelles avec Théodore qui était tout à la fois chantre et garçon épicier à Combray

Elle [Françoise] blâmait sans hésiter Théodore qui avait joué bien des tours à Legrandin, et semblait pourtant ne pouvoir guère avoir de doutes sur la nature de leurs relations car elle ajoutait  : « Alors le petit a compris qu’il fallait y mettre du sien et y a dit  : prenez-moi avec vous, je vous aimerai bien, je vous cajolerai bien, et ma foi ce monsieur a tant de cœur que bien sûr que Théodore est sûr de trouver près de lui peut-être bien plus qu’il ne mérite, car c’est une tête brûlée, mais ce Monsieur est si bon que j’ai souvent dit à Jeannette (la fiancée de Théodore)  : « Petite, si jamais vous êtes dans la peine, allez vers ce Monsieur. Il coucherait plutôt par terre et vous donnerait son lit. Il a trop aimé le petit Théodore pour le mettre dehors, bien sûr qu’il ne l’abandonnera jamais. » (TR 700/7).

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Femme de chambre de Mme Putbus

C’est la sœur de Théodore le chantre et garçon épicier de Combray. Saint-Loup parle d’elle au narrateur en lui vantant sa jeunesse et sa beauté et en lui précisant qu’elle a un penchant pour les femmes et fréquente les bordels.

De quoi parlions-nous ? Ah ! de cette grande blonde, la femme de chambre de Mme Putbus. Elle aime aussi les femmes, mais je pense que cela t’est égal ; je peux te dire franchement, je n’ai jamais vu créature aussi belle. Je me l’imagine assez Giorgione « —Follement Giorgione ! Ah ! si j’avais du temps à passer à Paris, ce qu’il y a de choses magnifiques à faire ! Et puis, on passe à une autre. Car pour l’amour, vois-tu, c’est une bonne blague, j’en suis bien revenu. (SG 695/94).

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Morel  Charles

C’est un jeune homme ambitieux, arriviste et sans scrupule.  Excellent musicien, il est régulièrement invité chez les Verdurin pour y jouer du violon. Il y rencontre le Baron de Charlus qui tombe amoureux de lui. Les relations entre les deux hommes sont tumultueuses et Morel sans scrupule et infidèle et le fait beaucoup souffrir. Bisexuel Morel se conduit avec les femmes avec autant de cynisme et de cruauté qu’avec les hommes.

Mon indignation fut plus grande quand, en arrivant à la maison où logeait Morel, je reconnus la voix du violoniste, lequel, par le besoin qu’il avait d’épandre de la gaîté, chantait de tout cœur : « Le samedi soir, après le turrbin ! » Si le pauvre M. de Charlus l’avait entendu, lui qui voulait qu’on crût, et croyait sans doute, que Morel avait en ce moment le coeur gros ! Charlie se mit à danser de plaisir en m’apercevant. (SG 1065/452).

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Nissim Bernard

Grand oncle de l’ami du narrateur Albert Bloch.  Alors qu’il loue une somptueuse villa pour lui et pour sa famille, il prend tous ses déjeuners au Grand-Hôtel ou il entretient un jeune commis de l’hôtel ce qui choque sa famille et son entourage qui ne sont pas dupes (3). Bientôt il tromper le jeune commis avec un garçon de ferme qui a un frère jumeau. La ressemblance des deux frères est source de quiproquos cocasses.

Non loin de nous était M. Nissim Bernard, lequel avait un oeil poché. Il trompait depuis peu l’enfant des choeurs d’Athalie avec le garçon d’une ferme assez achalandée du voisinage, « Aux Cerisiers ». Ce garçon rouge, aux traits abrupts, avait absolument l’air d’avoir comme tête une tomate. Une tomate exactement semblable servait de tête à son frère jumeau. Pour le contemplateur désintéressé, il y a cela d’assez beau, dans ces ressemblances parfaites de deux jumeaux, que la nature, comme si elle s’était momentanément industrialisée, semble débiter des produits pareils. Malheureusement, le point de vue de M. Nissim Bernard était autre et cette ressemblance n’était qu’extérieure. La tomate n° 2 se plaisait avec frénésie à faire exclusivement les délices des dames, la tomate n° 1 ne détestait pas condescendre aux goûts de certains messieurs. Or chaque fois que, secoué, ainsi que par un réflexe, par le souvenir des bonnes heures passées avec la tomate n° 1, M. Bernard se présentait « Aux Cerisiers », myope (et du reste la myopie n’était pas nécessaire pour les confondre), le vieil Israélite, jouant sans le savoir Amphitryon, s’adressait au frère jumeau et lui disait : « Veux-tu me donner rendez-vous pour ce soir. » Il recevait aussitôt une solide « tournée ». (SG 855/248).

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Odette

Demie mondaine à la vie amoureuse très agitée, elle devient la femme de Charles Swann mais des âmes peu charitables se chargent de révéler à celui-ci son passé sulfureux.

Un jour il reçut une lettre anonyme, qui lui disait qu’Odette avait été la maîtresse d’innombrables hommes (dont on lui citait quelques-uns parmi lesquels Forcheville, M. de Bréauté et le peintre), de femmes, et qu’elle fréquentait les maisons de passe. Il fut tourmenté de penser qu’il y avait parmi ses amis un être capable de lui avoir adressé cette lettre (car par certains détails elle révélait chez celui qui l’avait écrite une connaissance familière de la vie de Swann)… (Swann 356/293).

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Robert de Saint-Loup

Robert de Saint-Loup a épousé Gilberte, la fille de Swann et d’Odette. Malgré l’attitude souvent odieuse de Saint-Loup vis-à-vis de sa femme, le ménage tient toujours cahin-caha. Gilberte connaît-elle les penchants de son mari pour les hommes. En tout cas elle feint de les ignorer. Le narrateur a confirmation des mœurs homosexuelles de Saint-Loup et s’aperçoit que ses goûts pour les hommes sont très anciens. En effet, il apprend avec étonnement de la bouche d’Aimé le maître d’hôtel du Grand-Hôtel de Balbec que Saint-Loup a eu dans sa jeunesse une aventure avec un jeune liftier, aventure qui faillit mal tourner.

Or Aimé me parla à ce moment d’un temps bien plus ancien, celui où j’avais fait la connaissance de Saint-Loup par Mme de Villeparisis, en ce même Balbec.  » Mais oui, Monsieur, me dit-il, c’est archiconnu, il y a bien longtemps que je le sais. La première année que Monsieur était à Balbec, M. le marquis s’enferma avec mon liftier, sous prétexte de développer des photographies de Madame la grand’mère de Monsieur. Le petit voulait se plaindre, nous avons eu toutes les peines du monde à étouffer la chose. (Fug 681/260).

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Duc de Sidonia

Lors d’une réception il rencontre le baron de Charlus et les deux hommes comprennent aussitôt qu’ils appartiennent au même monde des invertis.

On entendait, dominant toutes les conversations, l’intarissable jacassement de M. de Charlus, lequel causait avec Son Excellence le duc de Sidonia, dont il venait de faire la connaissance. De profession à profession, on se devine, et de vice à vice aussi. M. de Charlus et M. de Sidonia avaient chacun immédiatement flairé celui de l’autre, et qui, pour tous les deux, était, dans le monde, d’être monologuistes, au point de ne pouvoir souffrir aucune interruption. Ayant jugé tout de suite que le mal était sans remède, comme dit un célèbre sonnet, ils avaient pris la détermination, non de se taire, mais de parler chacun sans s’occuper de ce que dirait l’autre. (SG 638/39).

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Théodore

Il a plusieurs fonctions à Combray, chantre et garçon d’épicier. Il est le frère de la femme de chambre de la baronne Putbus. Coureur de jupon il ne déteste pas cependant le commerce des hommes.

Eh bien, l’année suivante, j’allai à Balbec, et là j’appris, par un matelot qui m’emmenait quelquefois à la pêche, que mon Théodore, lequel, entre parenthèses, a pour sœur la femme de chambre d’une amie de Mme Verdurin, la baronne Putbus, venait sur le port lever tantôt un matelot, tantôt un autre, avec un toupet d’enfer, pour aller faire un tour en barque et « autre chose itou « . (Pris 307/294).

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Marquis de Vaugoubert

Diplomate d’une grande médiocrité, il est connu pour le goût qu’il porte au jeune gens. Il montre une certaine habileté pour faire nommer dans sa légation, et sans aucune raison valable, des jeunes gens dénués de tout mérite.

Dieu sait de combien de lettres il assommait le ministère (quelles ruses personnelles il déployait, combien de prélèvements il opérait sur le crédit de Mme de Vaugoubert qu’à cause de sa corpulence, de sa haute naissance, de son air masculin, et surtout à cause de la médiocrité du mari, on croyait douée de capacités éminentes et remplissant les vraies fonctions de ministre) pour faire entrer sans aucune raison valable un jeune homme dénué de tout mérite dans le personnel de la légation. (SG 643/44).

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Vinteuil (Amie de Mlle)

Un jour le Narrateur s’est endormi au court d’une longue promenade par une journée très chaude tout près de la maison de M. Vinteuil. Il se réveille subitement et surprend Mlle Vinteuil et son amie qui échangent des caresses. C’est sa première découverte de l’homosexualité féminine (1).

« Mademoiselle me semble avoir des pensées bien lubriques, ce soir », finit-elle par dire, répétant sans doute une phrase qu’elle avait entendue autrefois dans la bouche de son amie. Dans l’échancrure de son corsage de crêpe Mlle Vinteuil sentit que son amie piquait un baiser, elle poussa un petit cri, s’échappa, et elles se poursuivirent en sautant, faisant voleter leurs larges manches comme des ailes et gloussant et piaillant comme des oiseaux amoureux. Puis Mlle Vinteuil finit par tomber sur le canapé, recouverte par le corps de son amie. Mais celle-ci tournait le dos à la petite table sur laquelle était placé le portrait de l’ancien professeur de piano. (Swann 161/246).

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Mlle Vinteuil

Elle est la fille de M. Vinteuil, professeur de musique à Montjouvain, et vit ouvertement sous le toit de son père avec une amie. C’est un homme modeste et réservé, très collet monté qui souffre de cette situation connue des habitants du canton.

C’est du côté de Méséglise, à Montjouvain, maison située au bord d’une grande mare et adossée à un talus buissonneux que demeurait M. Vinteuil. Aussi croisait-on souvent sur la route sa fille, conduisant un buggy à toute allure. A partir d’une certaine année on ne la rencontra plus seule, mais avec une amie plus âgée, qui avait mauvaise réputation dans le pays et qui un jour s’installa définitivement à Montjouvain. On disait : « Faut-il que ce pauvre M. Vinteuil soit aveuglé par la tendresse pour ne pas s’apercevoir de ce qu’on raconte, et permettre à sa fille, lui qui se scandalise d’une parole déplacée, de faire vivre sous son toit une femme pareille. (Swann 147/187).

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et bien d’autres encore…

Monsieur de Charlus donne une soirée dans le salon des Verdurin et l’on peut entendre des propos furtifs échangés entre lui et certains messieurs distingués.

On eût été bien étonné si l’on avait noté les propos furtifs que M. de Charlus avait échangés avec plusieurs hommes importants de cette soirée. Ces hommes étaient deux ducs, un général éminent, un grand écrivain, un grand médecin, un grand avocat. Or les propos avaient été : « A propos, avez-vous vu le valet de pied ? je parle du petit qui monte sur la voiture. Et chez notre cousine Guermantes, vous ne connaissez rien ? – Actuellement non. – Dites donc, devant la porte d’entrée aux voitures, il y avait une jeune personne blonde, en culotte courte, qui m’a semblé tout à fait sympathique. Elle m’a appelé très gracieusement ma voiture, j’aurais volontiers prolongé la conversation. – Oui, mais je la crois tout à fait hostile, et puis ça fait des façons ; vous qui aimez que les choses réussissent du premier coup, vous seriez dégoûté. Du reste, je sais qu’il n’y a rien à faire, un de mes amis a essayé. – C’est regrettable, j’avais trouvé le profil très fin et les cheveux superbes. – Vraiment vous trouvez ça si bien que ça ? Je crois que si vous l’aviez vue un peu plus, vous auriez été désillusionné. Non, c’est au buffet qu’il y a encore deux mois vous auriez vu une vraie merveille, un grand gaillard de deux mètres, une peau idéale, et puis aimant ça. Mais c’est parti pour la Pologne. – Ah ! c’est un peu loin. – Qui sait ? ça reviendra peut-être. On se retrouve toujours dans la vie.  » Il n’y a pas de grande soirée mondaine, si, pour en avoir une coupe, on sait la prendre à une profondeur suffisante, qui ne soit pareille à ces soirées où les médecins invitent leurs malades, lesquels tiennent des propos fort sensés, ont de très bonnes manières, et ne montreraient pas qu’ils sont fous s’ils ne vous glissaient à l’oreille, en vous montrant un vieux monsieur qui passe : « C’est Jeanne d’Arc. « (Pris 243/232).

5 réflexions au sujet de « L’homosexualité dans « la Recherche » »

  1. Article intéressant mais son préambule m’oblige à vous laisser une note.
    Céleste, dans un livre d’entretien, ne fait pas état d’une homosexualité avérée de M. Proust. Quant à cette lettre exhumée d’une conversation privée (domaine où l’on sait que chacun aime choquer, dire des bêtises, rire de soi, etc…) ne prouve absolument rien.
    Auriez vous quelque preuve plus tangible à nous fournir ?

    Amicalement, et vive la littérature !

    • Je ne suis pas certain d’avoir compris votre commentaire.
      Sur le premier point évoqué, en effet, Céleste repousse à deux ou trois reprises l’idée que Proust soit homosexuel ce qui est d’autant plus étonnant qu’elle a vécu durant des années dans son intimité. Cette « inversion » était connue de tous et d’ailleurs Proust n’en faisait pas mystère surtout après la mort de ses parents.
      Concernant votre demande de preuves tangibles, je vous suggère de vous reporter aux centaines de livres et articles en tous genres publiés depuis près d’un siècle sur le personnage.
      En outre, je vous rappelle que j’ai écrit un article sur « l’homosexualité dans la Recherche » et non pas sur l’homosexualité de Marcel Proust.
      Amitiés

    • J’ai très bien connu Céleste que je rencontrais tous les étés dans son village d’Auxillac où je passais une partie de mes vacances . Je la rencontrais aussi à Méré. Je peux dire que je ne l’ai jamais vu changer d’attitude lorsque je lui parlais de l’homosexualité de Proust. Elle restait silencieuse à ce sujet que je sentais être totalement tabou. Plusieurs fois je la voyais baisser les yeux lorsque je lui rappelais que Proust ne cachait pas sa relation avec son chauffeur Agostini dont il disait  » que c’était l’homme qu’il avait le plus aimé  » . Ce sujet la gênait vraiment et il l’était dans nos campagnes. Elle me disait que lorsque des visites ne lui plaisaient pas elle répondait « que Proust se reposait » et qu’au cours des années de présence chez Proust  » elle n’avait jamais soupçonné quelque chose qui ferait penser à cela » . Ce qu’elle dira à l’auteur de Monsieur Proust. D’autre part je pense que Céleste ne connaîssait pas la liberté des salons littéraires que fréquentait Proust ou ne voulait pas imaginer des relations qui auraient terni l’image qu’elle se faisait du Maître. Quand elle est arrivée à Paris elle me racontait :  » qu’elle n’imaginait pas que des choses pareilles existent ». C’est la seule allusion que je connaîsse de Céleste.

  2. Bravo pour votre site , très bien documenté et très clair qui peut aider beaucoup des admirateurs de Proust .
    Par contre pour être dans la vérité , êtes vous sur de l’affirmation :
    « qu’après la mort de ses parents il s’affichera plus ouvertement avec ses amants. » ?
    avez vous recherché des preuves (à part des allégations ) que ce fut vraiment ses amants et non des amis ?j’en ai cherché sans en trouver .
    Certains biographes allèguent qu’il avait des amants par supposition , car il eu des correspondances tendres avec des amis .
    Si son penchant d’inverti ne fait aucun doute , ni ses amitiés tendres avec des hommes , rien ne prouve qu’il se soit laissé aller aux rapport sexuels avec aucun d’eux (donc qu’on puisse le traiter ouvertement d’homosexuel) , merci de nous prévenir si vous avez des informations plus tangibles .

    On sait qu’il a eu une amitié tendre et passionné avec Reynaldo Hahn , qu’ils sont allés ensemble en Bretagne mais ou sont les preuves qu’ils ont eu des relations sensuelles?
    on sait aussi qu’il n’en n’a pas eu avec Lucien Daudet (il se bat même en duel avec Jean Lorrain, après des insinuations sur ses moeurs d’avec Lucien Daudet) , il est peu probable que si leur amitié avait été sensuelle il n’aurait pas essayer de réparer son honneur avec autant de passion , vu sa santé fragile .
    Pareil avec Bertrand de Fénélon avec lequel il n’y a aucune preuve de sensualité homosexuelle agie dans leur relation.
    Ensuite il y a eu ses chauffeurs et autres employés , mais là encore qui nous dit qu’il y ait plus que des sentiments ?

    Le plus probable vue le manque de preuve est que Proust a été tourmenté toute sa vie par son inversion et que si il a eu des passions et amitiés tendres , elles n’ont jamais été consommées physiquement .

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