Philippe Soupault

Marcel Proust raconté par des proches

Retranscription de passages de l’émission « Portraits – Souvenirs »

Emission de Roger Stéphane avec le concours de Roland Darbois

INA 1962

 

Quand j’ai reçu Du côté de chez Swann, que m’avait envoyé Marcel Proust, j’ai d’abord été choqué par l’épaisseur du volume et par la finesse de la typographie, puis j’ai commencé à lire ce livre qui, à cette époque, paraissait absolument insensé, et je me rends compte que ça a été un choc bouleversant parce que je pénétrais dans un monde où je n’avais jamais pénétré et le style de Proust, en 1913, paraissait extrêmement inquiétant, rébarbatif, difficile, et pourtant j’ai été pris, j’ai été complètement séduit, presque absorbé par le roman de Proust.

Le Proust mondain, le Proust de l’hôtel Ritz, se devait d’aller dans les stations à la mode. Les stations à la mode, au début du siècle, étaient les plages de la côte Normande, et particulièrement Cabourg, le Balbec des jeunes filles en fleurs.

Nous y sommes allés avec Philippe Soupault, qui y connut Proust, à cet hôtel même où descendait le futur auteur de La Recherche du temps perdu.

Tous les soirs vers six heures, on entendait dans le hall une sorte de brouhaha, une sorte de remous et on entendait des cris poussés par les petits grooms qui disaient « voilà monsieur Marcel Proust, voilà monsieur Proust ». Immédiatement les petits grooms se précipitaient parce qu’ils voulaient apporter le fauteuil de Monsieur Proust, qui en effet leur valait un bon pourboire et Proust était, comme vous le savez, extrêmement sensible au don des pourboires. Et on apportait ce fauteuil qui est celui que j’ai vu lorsque Proust venait, armé d’un parapluie, parce qu’il avait extrêmement peur du soleil et il craignait toujours qu’un nuage ait caché le soleil et qu’il ne réapparaisse brusquement.

Il était enveloppé déjà avec des foulards parce qu’il était très frileux mais surtout, il s’asseyait là et il regardait les gens passer.  Il regardait les gens passer, il s’intéressait à tous les gens de Cabourg. Il me demandait si je connaissais tel monsieur ou telle dame et il me disait « vous savez, ne vous étonnez pas, je suis un peu concierge ». Mais surtout, au fond, je crois que ce qu’il cherchait, c’était des souvenirs. Sur cette esplanade, cette jetée, et bien il cherchait à se souvenir du temps où il rencontrait les jeunes filles, jeunes filles en fleurs. Nous ne savions pas qu’il était un écrivain, il ne se vantait pas d’avoir publié un bouquin, il y a très longtemps, qui s’appelle les plaisirs et les jours, il n’en parlait jamais et nous ne savions pas qu’il écrivait.

Vous avez dîné ici avec Proust ?

Dans cette salle à manger même, à cet endroit même, et même, si vous voulez à cette place même, parce que trois ou quatre fois par semaine, Proust invitait ses amis et ses connaissances et les amis de ses amis.  Nous étions fort nombreux quelquefois, jusqu’à douze, quatorze, même vingt et Proust était extrêmement heureux de recevoir les gens, il aimait, il était accueillant, il aimait séduire et cependant, au bout d’un certain temps voyez-vous, il se fatiguait, ou bien alors je les su depuis, je l’ai su plus tard,, il avait envie d’aller écrire, et alors, à ce moment-là il y avait une chose, il avait un truc merveilleux, il proposait à ses amis des cigares, il disait « maître d’hôtel apportez des cigares ». Alors je dois dire qu’on apportait des cigares et tout le monde se servait, on commençait à allumer les cigares alors il disait : « excusez-moi, je ne peux pas supporter la fumée du cigare ça me fait tousser, je me retire », et comme ça il finissait son banquet plus vite qu’il n’aurait dû. Et au fond, ce qui l’intéressait c’est son petit monde quotidien. N’est-ce pas, il s’intéressait beaucoup au concierge, il s’intéressait beaucoup au liftier, il s’intéressait beaucoup même à la femme de chambre qui le jugeait très sévèrement.