Léon Pierre-Quint

Léon Pierre-Quint dans son livre « Marcel Proust »

… de larges yeux noirs, brillants, aux paupières lourdes et tombantes un peu sur le côté ; un regard d’une extrême douceur qui s’attache longuement à l’objet qu’il fixe, une voix plus douce encore, un peu essoufflée, un peu traînante, qui frôle l’affectation en l’évitant toujours. De longs cheveux épais, couvrant parfois le front, qui n’auront jamais un fil blanc. Mais c’est aux yeux qu’on revient, immenses yeux cernés de mauve, las, nostalgiques, extrêmement mobiles, qui semblent se déplacer et suivre la pensée secrète de celui qui parle. Un sourire continuel, amusé, accueillant, hésite puis se fixe immobile sur ses lèvres. D’un teint mat, mais alors frais et rosé, il fait penser, malgré sa fine moustache noire, à un grand enfant indolent et trop perspicace.

Que de séduction dans sa jeunesse ! Il avait la recherche d’un dandy, mêlée déjà à un certain débraillé de vieux savant du Moyen-Age auquel il fera penser plus tard. Une mise très recherchée, mais un bouton manquait à son pardessus. Sous le col rabattu, il portait des cravates mal nouées ou de larges plastrons de soie de chez Charvet, d’un rose crémeux dont il avait longtemps recherché le ton. Il était assez mince pour se permettre le gilet croisé à revers. Une rose ou une orchidée à la boutonnière de sa redingote pincée à la taille et cependant flottante. Il était navré quand cette rose venait d’un jardin et non d’un fleuriste qui enfermait sa tige dans un papier d’argent. Des gants très clairs à baguettes noires, souvent salis et froissés, achetés aux Trois Quartiers parce que Robert de Montesquiou se fournissait là. Un haut de forme à bords plats. En visite, on le posait à terre près du fauteuil où l’on s’asseyait. Une canne complétait l’élégance de ce Brummel un peu sauvage.

Tel était l’attrait pour tous les aspects de la vie bruyante qu’il bravait le grand air, qui lui était presque interdit depuis l’âge de neuf ans, « pour paraître vers midi Avenue du Bois, rendez-vous des jeunes gens et des vieux beaux aux monocles carrés à large ganses noires ».

Le plus souvent la journée de Proust ne commençait que l’après-midi, et cependant toujours avec un retard que durant toute sa vie il n’a pu rattraper. Il s’était trop longtemps attardé à des « visites » ou bien des incidents catastrophiques l’avaient retenu sans qu’il ait pu les prévoir. Il s’habillait et presque tous les soirs ; c’était chaque fois une opération compliquée et difficile

 Le plus souvent il dînait chez lui lorsqu’il était invité en ville. Même lorsqu’il recevait à dîner des invités chez ses parents, il prenait un repas seul auparavant pour pouvoir parler après plus librement. Par suite d’un faux mouvement, il fait une énorme tâche sur son impeccable plastron blanc. Il est obligé vivement de changer de chemise. Il endosse un autre habit. Pour enfiler le pantalon, il est forcé d’enlever les chaussures. Et le voici obligé de recommencer l’interminable opération du matin, les boutonner. Son nouvel habit est trop large et a l’air d’être acheté tout fait. Entre la réalité et lui, c’était un drame plus grave que celui des objets méchants et mal intentionnés, qui se vengent de l’homme, du crayon qui disparaît quand on le cherche, du monocle qui se casse, du billet de théâtre oublié chez soi. Ce n’était pas la distraction qui le retardait, qui l’empêchait d’agir comme tout le monde, c’était une vision particulière de son esprit, qui allait en se développant et qui, comme des jumelles, approchait les objets de lui, limitait en conséquence le champ de sa vision, et à travers lesquelles il les découvrait dans toute leur complexité. D’un visage, il n’apercevait qu’une partie de la joue, mais avec ces pores, ses sillons, ses rides invisibles à tous.

Enfin il était prêt. Il endossait, même par les jours les plus chauds de l’été, cette lourde pelisse devenue légendaire pour ceux qui l’ont connu. Sa fièvre des foins l’avait rendu extrêmement frileux. Il faisait chercher un fiacre. Plus exactement un fiacre l’attendait depuis le déjeuner. Naturellement le dîner était commencé et les excuses de Proust ne tarissaient. Aux soirées, il arrivait souvent quand la plupart des invités étaient déjà partis. Alors avant de se présenter, il faisait demander par un domestique s’il ne dérangeait pas ou bien l’autorisation de garder son manteau. Dans le salon, durant le trajet qu’il avait à faire de la porte jusqu’à la maîtresse de maison, qu’il allait saluer, mille détours le sollicitaient dans la pièce ; il découvrait un tableau nouveau ou un vase qui avait été changé de place ou bien il cherchait à s’excuser encore.

 

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