Daniel Halévy

Marcel Proust raconté par des proches

Retranscription de passages de l’émission télévisée « Portraits – Souvenirs »

Emission de Roger Stéphane avec le concours de Roland Darbois

INA 1962

 

À Paris, Proust était allé au lycée Condorcet. Monsieur Daniel Halévy y fut son condisciple.

Comment était l’enfant Proust ?  

Il était si singulier que j’hésite à vous répondre. Il était bien là, du lycée, et il ne semblait pas qu’il fût tout à fait des nôtres. Je me souviens d’un jour, causant avec quelques camarades, je sentis quelque chose qui me touchait l’épaule, je tournais la tête, c’était Proust.  Je fis un mouvement un peu brusque et je me souviens qu’il se produisit une altération des traits sur le visage de Proust. Je lui avais fait de la peine. Ce que je pensais, avec un peu d’agacement, et je crois que je pensais quelque fois qu’il était un peu poseur. Eh bien je me trompais. Il était tout d’un coup triste, parce qu’il sentait tout d’un coup que tous ces garçons, oui nous tous, nous étions des garçons, lui était autre chose. Nous avions dans ma classe, un Sardou, un Bizet, un Robert de Flers, un Fernand Gregh, et nous savions bien qu’au premier dans cette petite catégorie d’êtres, il y avait Proust, nous le savions.

Nous avions organisé une revue au sortir du lycée Condorcet, qu’on avait appelé le Banquet, et naturellement nous avions demandé à Proust d’en être, et Proust n’avait pas refusé, dans sa gentillesse, et il nous avait donné une copie, et nous l’avions lu avec une surprise horrifiée. Nous devions la refuser. Qu’est ce qui était arrivé, quel malheur ? Le malheur est que Proust était devenu homme du monde.

 

*****