Colette

 

Colette par René Carrère

Colette par René Carrère

Voici l’un des plus beaux portraits qui soit, celui que Colette fait d’un  jeune homme que pourtant elle ne connaît que très peu. (tome 3 de l’oeuvre complète de Colette – éditions Robert Laffont – collection Bouquins, page 870)

« Il était un jeune homme dans le même temps que j’étais une jeune femme et ce n’est pas dans ce temps-là que j’ai pu bien le connaître. Je rencontrais Marcel Proust chez Madame Arman de Caillavet, et je n’avais guère de goût pour sa très grande politesse, l’attention excessive qu’il vouait à ses interlocuteurs, surtout à ses interlocutrices, une attention qui marquait trop, entre elles et lui, la différence d’âges. C’est qu’il paraissait singulièrement jeune, plus jeune que tous les hommes, plus jeune que toutes les femmes. De grandes orbites bistrées et mélancoliques, un teint rosé et parfois pâle, l’œil anxieux, la bouche, quand elle se taisait, resserrée et close comme pour un baiser… Des habits de cérémonie et une mèche de cheveux désordonnée.
Pendant de longues années, je cesse de le voir. On le dit déjà très malade. Et puis Louis de Robert, un jour, me donne « Du côté de chez Swann »… Quelle conquête ! Le dédale de l’enfance, de l’adolescence rouvert, expliqué, clair et vertigineux…Tout ce qu’on aurait voulu écrire, tout ce qu’on a pas osé ni su écrire, le reflet de l’univers sur le long flot, troublé par sa propre abondance. Que Louis de Robert sache aujourd’hui pourquoi il ne reçut pas de remerciement : je l’avais oublié, je n’écrivis qu’à Proust. Nous échangeâmes des lettres, mais je ne l’ai guère revu plus de deux fois pendant les dix dernières années de sa vie. La dernière fois, tout en lui annonçait, avec une sorte de hâte et d’ivresse, sa fin. Vers le milieu de la nuit, dans le hall du Ritz, désert à cette heure, il recevait quatre ou cinq amis. Une pelisse de loutre, ouverte, montrait son frac et son linge blanc, sa cravate de batiste à demi dénouée. Il ne cessait de parler avec effort, d’être gai. Il gardait sur sa tête – à cause du froid et s’en excusant – son chapeau haut-de-forme, posé en arrière, et la mèche de cheveux en éventail couvrait ses sourcils. Un uniforme de gala quotidien en somme, mais dérangé comme par un vent furieux qui, versant sur la nuque le chapeau, froissant le linge et les pans agités de la cravate, comblant d’une cendre noire les sillons de la joue, les cavités de l’orbite et la bouche haletante, eût pourchassé ce chancelant jeune homme, âgé de cinquante ans, jusque dans la mort ».