Nathalie Sarraute

Retranscription d’une émission de Robert Valette et Georges Gravier. Diffusée pour la première fois sur la Radiodiffusion Télévision Française (RTF) le 17.12.1963 :

https://www.youtube.com/watch?v=oy4kZ2WBY2M&ab_channel=Rienneveutriendire

Robert Valette – Le lecteur de Proust a le sentiment d’entrer de plain-pied dans le royaume de l’esprit. Dès les premières pages du temps perdu, une sorte d’extase, une angoisse extasiée lui est à la fois donnée et promise. C’est avec confiance qu’on se laisse conduire à cette longue recherche dans laquelle se déploie continument l’ample douceur de la patience et de l’attention. L’œuvre de Proust, l’accomplissement de son acte d’écrivain en fait un acte peut-être parfait. Pour son acte même, pour son besoin d’agir à sa propre manière, quelle leçon l’écrivain éprouve-t-il ?

Pour l’écrivain en somme, quelle est la leçon de Proust ?

 

Nathalie Sarraute

Proust a naturellement pour moi comme pour tout écrivain une immense importance. J’ai lu pour la première fois la recherche du temps perdu en 1924, j’étais encore très jeune et ça été pour moi un véritable bouleversement, j’ai eu à ce moment-là déjà l’impression que toute la littérature courante était balayée et que quelque chose de tout à fait nouveau et de très important était arrivée, que la littérature était à un tournant. Depuis, cette impression n’a jamais changé malgré toutes les attaques, les critiques dont Proust a pu être l’objet. Il me semble toujours qu’il a mis au point une vision du monde, psychique, je dirai psychique parce que quand on dit psychologique, immédiatement tout le monde pousse des cris, c’est un mot qu’on considère comme désuet, qui n’est pas à la mode et qui est très mal vu. C’est la vision d’un univers vu à travers un microscope, avec un foisonnement extraordinaire d’états encore jamais exprimés, c’est un bouleversement complet de ce que nous pensions sur les sentiments, les sensations éprouvées telles qu’elles étaient décrites dans les romans qui avait précédé, c’est la mise au jour d’une substance physique, psychologique, absolument neuve et par le fait même de cette mise au jour de cette substance, tous les cadres du roman traditionnel ont craqué.

Il y a dans Proust, évidemment des personnages. Il y a même, si l’on veut une histoire, une sorte d’intrigue à peine visible mais que l’on peut évidemment retrouver quand on lit à la suite toute la recherche du temps perdu, mais la force, la richesse, de cet univers psychologique qui est mis au jour, cette substance anonyme propre à tous qui existe dans chacun des personnages, si différenciés que soient ces personnages, car ils parlent tous un langage tout à fait différent qui leur est propre, fait que les personnages eux-mêmes perdent de leur importance. Le lecteur est entièrement, me semble-t ’il, en tout cas moi, est fixé sur l’importance de cette substance qui est mise au jour disparaît complètement l’histoire, les évènements eux-mêmes et les caractères et les personnages, si typés qu’ils puissent être, les personnages n’étant que les supports de cette substance anonyme que Proust a mise au jour. Cette découverte a été d’une immense importance, elle ouvrait la voie à des recherches tout à fait neuves, elle était tout à fait dans le courant du développement de la littérature moderne mais il me semble qu’elle a été stoppée, fortement stoppée même, notamment après la Libération, au moment où était à la mode le behaviourisme, au moment où a commencé à s’installer ici un courant qui était celui de la littérature engagée, à ce moment-là, Proust est tombé, complètement tombé, mais Proust est tellement immense, sa place est si grande, il continue à être tellement présent et tellement là malgré toutes les attaques, qu’il n’a pas été possible de passer outre. Il a fallu tout de même, d’une manière ou d’une autre, essayer de le récupérer. Après ce mouvement de la littérature engagée qui a d’ailleurs échoué, après le moment où le behaviourisme s’est démodé, on a essayé de le récupérer en disant que tout de même, Proust était grand parce qu’on y découvrait une critique de la société, ce qui me paraît absurde parce que tout écrivain est toujours critique à l’égard de la société quelle qu’elle soit qu’il décrit puisqu’il découvre toujours derrière les apparences quelque chose de secret et de caché, mais en tout cas la critique de cette société du Faubourg-Saint-Germain qui à ce moment-là n’avait déjà plus qu’une existence tout à fait illusoire ne présentait en elle-même aucun intérêt, il enfonçait des portes ouvertes quand il décrivait le snobisme stupide du Faubourg-Saint-Germain ou ces fausses puissances qui n’en n’étaient pas une, qui ne reposaient même pas sur une puissance véritable, qui n’avait plus rien à voir avec ce qu’avait essayé d’écrire Saint Simon, c’était simplement un prétexte pour découvrir justement une substance qui est propre à chacun, qui existe, j’en suis absolument convaincu, chez tout être humain et chez les hommes de toutes les classes. Mais c’est par cette substance absolument neuve, cette matière psychologique nouvelle qu’il reste grand et qu’il reste, pour moi, l’exemple parfait de ce fait que sans la découverte d’une parcelle ou d’une grande part comme c’était son cas, de la vie psychologique, de la vie psychique, il n’y a pas de possibilité de créer une forme neuve, que le contenu et la forme ne sont qu’une seule et même chose. C’est en effet toute cette découverte, cette recherche d’une réalité nouvelle qui lui a fait balayer les apparences, qui a amené Proust d’une manière tout à fait spontanée, à créer un style qui lui est propre, un style tout à fait nouveau, ces immenses phrases sinueuses qui cherchent à s’infiltrer dans tous ces méandres des états ténus qu’il veut décrire a entièrement déterminé son style, il n’y avait pas chez lui de recherche pure de forme qui soit basée uniquement sur la forme elle-même de construction, comme ça, à partir de rien, c’était constamment la recherche de quelque chose de réel pour lui qu’il voyait derrière l’apparence et cette recherche le forçait à créer un instrument, un instrument  de recherche qui était sa forme neuve et son style. Il avait dit lui-même que le style pour l’écrivain, comme la couleur pour le peintre, est une question non de technique mais de vision, c’était cette vision qui déterminait son style.

On a voulu après voir dans son œuvre uniquement une structure de langage, un monument de langage, il est à la mode alors actuellement de parler de recherche pure de langage mais en réalité il est absolument évident que ce monument de langage, comme dans toutes les œuvres littéraires, dans toutes les grandes œuvres littéraires, ce monument de langage fait de mots ramène à une pensée nouvelle. Il ne s’agit jamais, à aucun moment, de recherche pure de forme mais d’une construction gratuite de mots.

Robert Valette : Pourtant le langage est un outil chez Proust

Nathalie Sarraute

Totalement, il n’y a jamais de coquetterie d’auteur. Je pourrais dire que les passages peut-être à mon avis chez lui qui sont le plus désuets à l’heure actuelle justement quand je le relisais il y a peu de temps, et qui sont encore dans le dix-neuvième siècle, qui ne sont pas tout à fait modernes, seraient peut-être certains passages extrêmement travaillés de descriptions pures et qui ont encore cette beauté formelle qui rappelle celle de Flaubert, mais dès qu’il est dans sa substance à lui, uniquement en elle et qu’il ne s’agit plus du tout de belles descriptions formelles, à ce moment-là il n’y a jamais de recherche gratuite du langage, jamais rien de creux, de vide, tout est nourri, extrêmement dense et riche, d’une substance qui paraît faire presque craquer la forme.

Chez Proust, il y a évidemment tout un côté qui est encore de l’analyse pure, de l’analyse intellectuelle qui est un petit peu immobile, qui porte sur une substance qui est comme figée dans le souvenir, c’est une analyse qui rappelle par moment très fort l’analyse des grands classiques, tandis que Joyce a mis en mouvement cet univers psychologique, c’est l’écoulement du flot de la conscience qui est visible chez Joyce, en ce sens, il me semble que Proust a découvert un immense continent psychologique et que Joyce a été un des premiers qui a essayé de mettre tout cela en mouvement. Ils ont écrit à peu près en même temps, enfin chez Joyce c’est le mouvement qui fait de lui un grand précurseur du roman moderne.  En effet, enfin en ce qui me concerne, ces états psychologiques ténus chez moi sont toujours dans un mouvement, ça se passe toujours en train de se faire, au présent. Il n’y a pas d’analyse si on veut. Sur les points très restreints naturellement et très précis, l’état psychologique ténu est en train de se faire et c’est pendant qu’il se fait, dans le rythme dans lequel il se fait que j’essaye de le saisir.

En tout cas, toutes les attaques dont Proust a été l’objet et toutes ces interprétations par lesquelles on a essayé de le niveler, on a essayé de montrer qu’il était justement intéressant par la critique sociale, mais à ce point de vu là, d’autres auteurs ont été bien plus intéressants que lui quoique qu’il a fait des personnage très vivants, c’est-à-dire d’essayer de le réduire à quelque chose de traditionnel ou que sa construction était très belle et très harmonieuse, c’est toujours une façon d’essayer de le réduire à quelque chose de traditionnel et de se débarrasser de ce côté révolutionnaire, de cette percée vers une réalité inconnue, de cet avènement d’un monde nouveau et surtout de se débarrasser de ce fait qu’il est nécessaire pour tout écrivain, suivant ses forces, plus ou moins, en tout cas de faire une recherche qui dévoile ou qui révèle une parcelle quelconque d’une réalité inconnue. Toutes ces attaques dont il a été constamment l’objet, et ces résistances qu’il éveille encore, montre à quel point il est toujours vivant et il est toujours gênant.

 

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