Les lecteurs de « La Recherche »

Dans l’avant-propos de son livre : L’humour du Côté de chez Proust, l’avocat et humoriste belge, Hippolyte Wouters, divise le public de Marcel Proust en trois catégories :

Ceux qui l’ont lu entièrement et qui le relisent volontiers. Il les appelle les « proustiférés ».

Ceux qui ont essayé de le lire mais n’ont pas pu arriver au bout d’un livre, ou même d’un chapitre, ou même peut-être du premier paragraphe. Ce sont les « allergiques ».

Enfin, ceux qui n’ont jamais lu une ligne de Proust. Ce sont les « non-lecteurs ».

Aussi curieux que cela puisse paraître, c’est bien souvent dans cette dernière catégorie que l’on trouve les admirateurs les plus fervents de son œuvre et n’hésitent pas, bien que n’ayant jamais ouvert un seul volume de La Recherche à faire l’éloge de ce monument de la littérature. 

C’est bien souvent parmi les deux dernières catégories de lecteurs que l’on rencontre les critiques les plus assurées et imaginatives : un écrivain bavard, des phrases interminables, une histoire incompréhensible et sans fil conducteur, des personnages trop nombreux et souvent antipathiques, des digressions oiseuses, etc.

Reconnaissons que si tout le monde a entendu le nom de Proust, peu connaissent son œuvre, et c’est donc bien souvent avec des idées toutes faites en tête, que l’apprenti lecteur se lance dans la lecture de cette œuvre monumentale intimidante. S’il respecte la logique  et l’entreprend en respectant l’ordre chronologique, c’est tout naturellement par Du côté de chez Swann et plus précisément par Combray qu’il va rentrer dans ce monde nouveau. Force est de reconnaître que les premières pages du livre ne représentent  pas la meilleure « accroche » possible pour un lecteur sur ses gardes, mais qu’il se rassure et il est peut-être utile de lui rappeler que lorsque Marcel Proust cherchait un éditeur pour la publication de son livre, le directeur de la maison d’édition Ollendorff rendait ce verdict définitif : « Je suis peut-être bouché à l’émeri, mais je ne puis comprendre qu’un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil ». Or c’est par ces pages que commence le livre ! On sait que par la suite due cet éditeur a regretté amèrement ce jugement ; et puis il exagérait un peu car les trente pages dont il parle ne sont en fait qu’une dizaine.

Antoine Compagnon membre de l’Académie Française, professeur au Collège de France et spécialiste reconnu de Proust, aime à rappeler qu’une petite moitié seulement des acheteurs de Du côté de chez Swann acquièrent ensuite A l’ombre des jeunes filles en fleurs puis une nouvelle petite moitié de ces derniers achètent Le côté de Guermantes. Il semblerait qu’ensuite, l’acheteur qui s’est procuré les trois premiers tomes se porte acquéreur le plus souvent des quatre derniers volumes mais Antoine Compagnon note non sans malice qu’il s’agit là de chiffres de ventes de la Recherche qu’il faut surement tempérer encore car on ne sait pas si tous les acheteurs deviennent des lecteurs. En conséquence, on peut conclure que dans le meilleur des cas moins d’un quart des acheteurs de du côté de chez Swann lira la Recherche jusqu’au bout.

Sur le plan du style, il est vrai que la construction des phrases est bien particulière et que leur longueur surprend mais il faut noter que sauf à ne disposer que d’un vocabulaire très rudimentaire, on ne rencontre pratiquement jamais de difficulté d’ordre lexical puisque les mots de Proust, à quelques exceptions près, sont ceux de tous les jours et de tout le monde. Si une phrase est incomprise le mieux est de ne pas revenir en arrière mais de continuer sa lecture car ce n’est qu’après avoir lu une bonne centaine de pages que l’on commence à entrer dans le style proustien.

Le lecteur doit donc faire montre d’un peu de patience et poursuivre son effort et si un jour, pris par sa lecture, il se surprend à repousser à plus tard le moment de poser son livre, alors peut-être est-ce tout simplement parce que, sans le savoir, il est devenu un « proustiféré ». Si cela se confirme, et pour reprendre la formule de Cottard, dans une autre acception il est vrai, « il est de la confrérie ! »

 

*****