Emmanuel Berl

Emmanuel Berl (1892 – 1976)

Homme politique, journaliste, historien, essayiste

 

Marcel Proust raconté par des proches

Retranscription de passages de l’émission télévisée « Portraits – Souvenirs »

Emission de Roger Stéphane avec le concours de Roland Darbois

INA 1962

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Marcel Proust était déjà comme cloîtré pour terminer son œuvre quand Emmanuel Berl le rencontra.

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Je l’ai très bien connu, sous un certain angle, pendant un certain temps dans des rapports qui ont été tous très déterminés. Je l’ai connu par lettre, parce que j’avais envoyé à une amie commune, une lettre au sujet de sa préface à ses amis du Ritz, et comme c’était au début de la guerre, et qu’il y avait des petits éclats de shrapnel dans la lettre, quand elle lui a été communiquée, ça l’a bouleversée. Alors il s’est considéré comme tenu de m’écrire, il l’a fait, il m’a envoyé des lettres assez nombreuses que j’ai malheureusement perdues dans les tranchées où je les ai reçues, et quand je suis sorti des tranchées, et que je suis venu à Paris, en septembre, ce dialogue a continué tout naturellement.

Je suis allé le voir un certain nombre de fois, deux fois par semaine, le soir à minuit, comme tout le monde et j’entrais dans sa chambre, et il continuait à m’expliquer ce qui m’avait expliqué par lettre. Ce qu’il m’expliquait, c’est que chacun est irréductiblement seul et qu’il ne peut pas y avoir de communication entre les personnes, chose que pour ma part je ne croyais pas alors.

Alors, j’ai retrouvé une lettre de lui, miraculeusement, et cette lettre sur l’amitié traite du même thème : Mais je ne suis moi que seul, et je ne profite des autres, que dans la mesure où ils me font faire des découvertes en moi-même, soit en me faisant souffrir, donc plutôt par l’amour que par l’amitié, soit par leur ridicule que je ne veux pas voir dans un ami dont je ne me moque pas, mais qui me font comprendre les caractères.

Ce qu’il m’a enseigné, c’était la solitude de l’homme et la nécessité d’accepter. Penser que chacun est seul, que, on a des sentiments et des passions, mais qui sont indépendants de leur objet supposé, et que personne ne communique jamais avec personne, que nous sommes tous autant d’îlots.

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Est-ce qu’il ne pensait pas que la passion pouvait être un moyen de communication ? Je pense la passion du narrateur pour Albertine la passion de Swan pour Odette.

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A aucun degré la passion ne vous révèle jamais son objet et ne peut pas vous le révéler, la passion vous révèle vous-même, elle vous met en contact avec vous par la souffrance, mais vous pouvez avoir une passion très forte pour une personne à laquelle vous ne comprenez rien du tout, et même dans son livre, moins vous comprenez les gens, plus votre passion devient grande parce que la jalousie est précisément la mesure de cette incompréhension. Enfin il sait bien qu’il ne connaît pas Albertine, il l’aime mais il ne la connaît pas et même après sa mort il cherche à connaître et il n’y parvient pas.

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Mais il connaît Saint-Loup non ?

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Non ! absolument pas, seulement il y est beaucoup plus indifférent, il n’a pas la même passion à rechercher tous les actes sexuels de Saint loup qu’il ne met à rechercher les actes sexuels d’Albertine, il ne fait pas d’enquête, d’ailleurs l’enquête se fait toute seule puisqu’il découvre quand même beaucoup de choses.

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Non mais il y a tout de même des bouffées d’amitié pour Saint loup, des bouffées de tendresse.

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De tendresse, mais il est bien entendu que ça ne porte pas sur Saint loup, c’est des choses qui vous renseignent sur Proust, c’est un moyen que Proust a, de s’appréhender lui-même, de se connaître lui-même. Pour ce qui est de Saint-Loup, il ne l’a jamais connue pas plus que Albertine, pas plus que sa grand-mère, pas plus que personne puisqu’il n’acceptait pas que je lui dise que je connaissais quelqu’un.

Quand je le contredisais, il allait au bout de la contradiction avec une analyse toujours très méticuleuse, parlant à peu près comme il écrivait, avec ce tournoiement, n’est-ce-pas, autour du sujet, jusqu’à ce qu’il soit fatigué et qu’il me chasse. Alors je m’en allais, moi même assez fatigué, vers trois heures du matin, quatre heures du matin.  

Alors, ces rapports se sont envenimés, parce qu’il y a eu un moment où je n’admettais plus du tout que tous les sentiments soient illusoires, en tout cas dans leur objet.  Il m’a expliqué que la jeune fille avec laquelle je me croyais fiancé, le mieux pour moi serait de la trouver morte. Alors j’ai trouvé que c’était désagréable et il s’est fâché contre moi, m’a dit que j’étais bête, il m’a dit : « vous êtes aussi bête que Léon Blum », ce qui signifiait, dans son langage, peut-être, que vous lisez bien des livres mais vous ne voyez pas la différence entre ce qui dans la vie est, et ce qui n’est pas. Et il m’a lancé ses pantoufles à travers…, il était dans son cabinet de toilette moi j’étais toujours sa chambre, Il m’a lancé ses pantoufles à la figure et je suis sorti, fâché.  

Évidemment, je crois qu’il était d’autant plus sensible là-dessus que si une communication avait été possible entre deux êtres, il supposait que cette communication aurait dû exister entre lui et sa mère, de sorte qu’il se sentait atteint, et précisément, je crois qu’il m’a trouvé bête, il y avait beaucoup de raisons de me trouver bête, mais ce qui a fait qu’il me trouvait le plus bête, c’était que je ne comprenais pas en quoi je le froissais. Je ne le comprenais d’ailleurs pas si mal, seulement lui me froissait aussi beaucoup. Alors, on s’est comme ça s’est crêpés sur la philosophie générale, et le cours qu’il me faisait a pris fin, et mes rapports avec lui du même coup parce qu’autrement, il ne s’intéressait pas du tout à moi, il s’intéressait vraiment au développement de sa penser didactique.

Quand je me réfère alors à ce que les autres personnes m’ont dit de lui, je suis même étonné qu’il ait eu tant de foi. Il était si absolument convaincu que ce qu’il pensait était la vérité et qu’on devait y conformer son comportement, que justement, si on ne prenait pas son parti d’un seul but, on était incapable de faire œuvre d’art et que si on ne pouvait pas arriver à faire une œuvre d’art, on était en quelque sorte dingue.

 

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