Reynaldo Hahn

Sources : La Nouvelle Revue Française – N° 112 – Janvier 1923

Promenade

Je ne connaissais Marcel Proust que depuis peu de temps quand nous fûmes invités, l’un et l’autre, à passer quelques jours à la campagne chez une amie. Dans nos rares entretiens j’avais admiré l’amabilité ingénieuse de Marcel, sa miraculeuse rapidité de compréhension, son sens du comique ; mais je ne soupçonnais pas son génie dont je n’eus la révélation que petit à petit, et je ne me doutais même pas qu’il fût quelqu’un d’extraordinaire. Je savais qu’il écrivait, mais il n’en parlait pas, je n’avais rien lu de lui et il ne ressemblait en rien aux hommes de lettres que je fréquentais.

Le jour de mon arrivée, nous allâmes ensemble nous promener dans le jardin. Nous passions devant une bordure de rosiers du Bengale, quand soudain il se tut et s’arrêta. Je m’arrêtai aussi, mais il se remit alors à marcher, et je fis de même. Bientôt il s’arrêta de nouveau et me dit avec cette douceur enfantine et un peu triste qu’il conserva toujours dans le ton et dans la voix : « Est-ce que ça vous fâcherait que je reste un peu en arrière ? Je voudrais revoir ces petits rosiers. » Je le quittai. Au tournant de l’allée, je regardai derrière moi. Marcel avait rebroussé chemin jusqu’aux rosiers. Ayant fait le tour du château, je le retrouvai à la même place, regardant fixement les roses. La tête penchée, le visage grave, il clignait des yeux, les sourcils légèrement froncés, comme par un effort d’attention passionnée, et de sa main gauche il poussait obstinément entre ses lèvres le bout de sa petite moustache noire, qu’il mordillait. Je sentais qu’il m’entendait venir, qu’il me voyait, mais qu’il ne voulait ni parler ni bouger. Je passai donc sans prononcer un mot. Une minute s’écoula, puis j’entendis Marcel qui m’appelait. Je me retournai ; il courait vers moi. Il me rejoignit et me demanda « si je n’étais pas fâché ». Je le rassurai en riant et nous reprîmes notre conversation interrompue. Je ne lui adressai pas de question sur l’épisode des rosiers ; je ne fis aucun commentaire, aucune plaisanterie : je comprenais obscurément qu’il ne fallait pas…

Que de fois, par la suite, j’ai assisté à des scènes similaires ! Que de fois j’ai observé Marcel en ces moments mystérieux où il communiait totalement avec la nature, avec l’art, avec la vie, en ces « minutes profondes » où son être entier, concentré dans un travail transcendant de pénétration et d’aspiration alternées, entrait, pour ainsi dire, en état de transe, où son intelligence et sa sensibilité surhumaines, tantôt par une série de fulgurations aiguës, tantôt par une lente et irrésistible infiltration, parvenaient jusqu’à la racine des choses et découvraient ce que personne ne pouvait voir, — ce que personne, maintenant, ne verra jamais.

 

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