Robert Proust

Sources : La Nouvelle Revue Française – N° 112 – Janvier 1923

Marcel Proust intime

Si haut que je puisse remonter le cours de mes souvenirs d’enfance vers cette période imprécise où se font les premières cristallisations de la mémoire, je retrouve constamment l’image de mon frère veillant sur moi avec une douceur infinie, enveloppante et pour ainsi dire maternelle. Et, chose curieuse, cette attendrissante image de cette première période de notre vie, je la retrouve presque associée à celle de la campagne ensoleillée. C’est qu’à cette époque, au moment où nous pouvions bien avoir l’un et l’autre, lui cinq ans, moi trois ans, il n’avait pas encore été durement frappé dans sa santé, comme il le fut quelques années plus tard, ce qui le condamna à fuir tout ce qui était grand air et printemps.

Cette infinie douceur, et cette bonté de Marcel, caractérisée par un véritable besoin de se donner aux autres, de se dissocier en eux, en a fait, en dehors de ses merveilleuses qualités d’intelligence, un être moral exceptionnel. Il eut toujours pour moi, l’âme fraternelle est bienveillante d’un aîné, mais en plus, je sentais en lui comme la survivance de nos chers disparus et jusqu’à son dernier jour, il est resté plus que le gardien de cette survivance morale ; Il était tout mon passé, toute ma jeunesse était enfermée dans son individualité.

La survivance de tout ce qui avait été était telle en lui, que nous qui l’aimions, nous savions que nous pouvions l’y retrouver comme en un sanctuaire ?

C’est à l’âge de neuf ans, en rentrant d’une longue promenade au Bois de Boulogne Que nous avions faite avec nos amis D…, que Marcel fut pris d’une effroyable crise de suffocation qui faillit l’emporter devant mon père terrifié, et de ce jour, date cette vie épouvantable au-dessus de laquelle planait constamment la menace de crises semblables.

Malgré de terribles alertes et la nécessité d’un renoncement souvent total à ce qui était joie du plein air, beauté de la campagne, charme des fleurs, à cause du déchaînement de réactions menaçantes, Marcel vécut une vie de collège qui avec de grands ménagements lui réserva de nombreuses satisfactions intellectuelles.

Il me précéda d’un an dans la classe de philosophie du lycée Condorcet de notre cher maître Darlu qui eût certainement sur lui une influence considérable. Dans les cours consacrés à la critique de la réalité du monde extérieur et à sa subordination à notre pensée créatrice, Darlu avait une forme personnelle et intuitive, une manière d’exposer presque poétique qui plaisaient infiniment à Marcel ; il m’en parlait souvent. Mais il devait lui-même ultérieurement pénétrer bien plus profondément dans cette analyse. C’est ainsi que, non du point de vue physique que nécessite la théorie de la relativité, mais du point de vue de l’introspection, il est arrivé à se faire une notion très personnelle d’un véritable continuum de temps et d’espace. La vue des hommes comme allongés de leurs années qu’is traînent lourdement après eux, est une des images les plus pénétrantes parmi les évocations du Temps retrouvé. Cette influence de Darlu fut certainement sur lui considérable, comme celle de Paul Desjardins et ultérieurement, celle de Bergson.

En 1889, Marcel partait au service militaire ; malgré la précarité de sa santé il put faire valoir, son volontariat, grâce à la paternelle bonté du colonel Arvers qui commandait à Orléans. Cette étonnante transplantation de vie qu’est le service militaire avait donné à Marcel tout un renouveau de son champ d’observation qu’il a ressenti d’une manière infiniment curieuse.

C’est au cours des années qui suivirent son volontariat que, malgré une santé fort délicate, il put commencer à préparer ses premiers ouvrages et cultiver des amitiés très chères en passant ses soirées dans des milieux ou il rencontrait ses amis de Flers, Caillavet, Trarieux. C’est de la fin de cette époque que datent Les Plaisirs et les Jours.

Déjà à ce moment, il commençait à prendre des notes pour la rédaction de ces fameux cahiers qui devait constituer le grand cycle : A la Recherche du temps perdu ; Mais c’est surtout à partir de 1905 que, s’adonnant de plus en plus à son œuvre qu’il travaillait jalousement sans la publier, il écrivait souvent toute la nuit, ne s’arrachant à son travail qu’au cours de sorties espacées.

De 1910 enfin on peut dire que date une véritable transformation de son existence ; jusqu’alors, malgré sa santé délicate, il avait mené une vie assez mondaine ; à partir de ce moment, il eut une seconde période, une seconde phase de sa vie. Ce fut alors une vie de renoncement, une véritable vie ascétique où cloîtré chez lui, entouré de ses cahiers, ne sortant presque plus, il mit debout cette œuvre formidable dont l’achèvement lui était si cher. Le côté matériel même, l’accumulation de ces cahiers entièrement écrits de sa main, où l’on voit les pages succéder aux pages, à mesure que la pensée se creuse davantage ou bien trouve une meilleure manière de s’exprimer fait une impression profonde. On ne peut se défendre d’une émotion poignante en songeant que ce formidable labeur représente toute une vie et quand on voit son œuvre se terminer en quelque sorte avec sa vie même.

D’autres diront tout ce que vaut cette œuvre au point de vue psychologique ; je m’en veux retenir, comme frère qui aimait si tendrement son frère, que la constatation de ce labeur surhumain et constant chez un être vivant en véritable ascète, émacié, ne se soutenant plus que pour son œuvre et voulant tout y sacrifier. Il s’était entièrement donné à elle, ne voyait pas l’existence en dehors d’elle, et ne se croyait pas en quelque sorte le droit de prendre un repos avant d’avoir terminé ce labeur épuisant. Hélas ! il ne l’a terminé que pour mourir, se sacrifiant ainsi tout entier à sa conscience d’écrivain.

 

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