Longtemps je me suis couché de bonne heure

« Beaux rêves » d’après Bruno Sari

 

Première page de « la Recherche »

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une existence antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin qu’il suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.

J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C’est l’instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur c’est déjà le matin ! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui porter secours. L’espérance d’être soulagé lui donne du courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas ; les pas se rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa porte a disparu. C’est minuit ; on vient d’éteindre le gaz  ; le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède. (Swann 2/49)

 

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5 réflexions sur « Longtemps je me suis couché de bonne heure »

  1. Rien, à ma connaissance, n’a jamais été écrit qui ait pu laisser une empreinte aussi forte de vérité absolue; en relisant ces premières phrases, j’avais l’impression de les avoir moi-même écrites il y a si longtemps et même vécues plusieurs fois.
    Comme ce jeu de miroir sans fin où l’on s’avance pour découvrir un spectacle identique et toujours renouvelé qui vous happe en même temps que vous voudriez lui échapper. C’est le mystère obsédant de La Recherche d’un temps que l’on ne peut plus perdre… depuis que l’on sait qu’il n’existe plus. Le temps est bel et bien définitivement perdu

    • Principe même de la non-existence- la pensée cheminante et rhizomatique de Proust avale le temps comme chronos ses enfants

  2. Pareil à la magnifique ouverture d’une symphonie. Le style de Proust est inégalable, son œuvre inimitable . Dire que Gide le refusa… avant de faire, plus tard, son acte de contrition. !

  3. Longtemps je me suis couché un livre à la main en ignorant celui qui commence par cette fameuse première page de la Recherche. C’est l’épreuve du confinement imposé par la Covid en 2021-22, qui m’amena à la découvrir par le truchement des voix de comédiens qui se succédaient pour la lire sur le Net. Et de fil en aiguille, en lisant, en écrivant, en dévorant page après page, il me sembla que « j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage ».

  4. Ajout « devenir le lecteur de soi-même » selon le vœu de Marcel Proust implique que de temps en temps nous faisions l’épreuve préconisée par Julien Gracq : en lisant, en écrivant.

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