Robert de Traz

Sources : La Nouvelle Revue Française – N° 112 – Janvier 1923

 

Notes sur l’inconscient, chez Marcel Proust.

Marcel Proust disparu, ce qui nous désole ce n’est pas seulement la mort d’un grand artiste du roman, c’est aussi l’incapacité où nous sommes tous de définir avec exactitude la nouveauté essentielle de son œuvre. Aucune n’est plus mystérieuse : le temps seul fera monter de ses profondeurs des significations encore voilées. Ses livres, dans leur abondance, je les vois à l’état de moût, écumeux, chargés : il faut attendre qu’ils déposent pour livrer à nos successeurs leurs puissances secrètes.

C’est qu’aussi bien cette œuvre a été conçue en fonction de la durée. Le principe de Proust est rétrospectif. Entre les événements et lui, il met non seulement une distance historique mais une distance psychologique. Sa vision est échelonnée en perspectives. L’immédiat qui se produisait sous ses yeux l’intéressait-il tout de suite, et autrement que comme réserve d’avenir, à n’utiliser qu’après maturation ? Son génie est une longue mémoire.

Cette surprenante imagination mémorisée, il s’en est servi non seulement pour se rappeler, mais pour découvrir. Le premier, il a vu qu’elle était le seul moyen de communiquer avec l’inconscient. Ces zones obscures où se concertent nos volontés et nos passions ont été longtemps des zones interdites : impossible de connaître l’inconscient directement parce que ce serait le rendre rationnel, le faire évanouir dans la lumière, ni de le saisir à l’instant où il travaille parce que serait le stériliser en le rendant lucide. Proust, lui, le rejoint après coup, par la réminiscence. Son point de départ est une sensation oubliée qui se réveille fraîche, active, et soulève, de proche en proche, et jusqu’à l’âme, des émotions. Ce qu’on raconte de ses habitudes bizarres – et qui était la méthode de son tempérament – trahit chez ce prodigieux interprète de l’instinct moins un observateur du présent et du plein jour que du souvenir, ranimé par en-dessous. Immobile dans sa chambre, jalousement défendue contre le dehors et pareil à un patient aux yeux clos qui laisse venir à la surface de son être des aveux endormis, Proust attend des affleurements intérieurs.

D’où la complexité de ses récits. Sa mémoire lui restitue des ensembles entiers, parce qu’elle agit à titre de révélateur. L’intelligence pure choisirait, par goût du bel ordre, mais aux dépens de la variété et surtout de la vérité psychologique. Proust n’invente et n’exclut pas : il assiste à une résurrection. Un univers sous-jacent lui apparaît complet et inextricable. Ainsi s’explique l’homogénéité, la densité de ses personnages. Aucun n’est « rapporté », tous sont nés d’une même vision intérieure. Proust les a nourris de sa propre substance. Et c’est ici une autre de ses découvertes : on n’observe les autres qu’en soi. Rompant avec le mauvais exemple des naturalistes qui ne voyaient les choses que du dehors et prenaient des notes pittoresques, il a été chercher la réalité là où elle peut être saisie, c’est-à-dire au dedans du romancier. Voilà pourquoi ses commentaires, solos étonnants où, l’orchestre apaisé un seul instrument se fait entendre – ne détonnent jamais. Ceux d’un Balzac interrompent le mouvement d’un chapitre, les siens l’accomplissent. Il n’est pas un témoin qui prend soudain la parole, il est le théâtre même, et vivant, de l’action. Ses romans au total – caractères, épisodes, style et commentaires – sont faits « de l’étoffe de ses rêves ».

Constatons qu’il est difficile de continuer avec plus d’audace et de fidélité à la fois, l’immense enquête sur l’homme qu’a entreprise la littérature française. D’illustres prédécesseurs – écrivains de théâtre, psychologues qu’on prend pour des moralistes, romanciers – ont décrit la conscience claire : Proust a étendu l’investigation aux points négligés où l’esprit n’est plus rationnel. Les Russes l’ont tenté avant lui, peut-on dire. Oui, mais s’ils nous paraissent parfois arbitraires, immédiats, confus, n’est-ce pas qu’ils n’ont pas su, comme lui, inventer un recul, se ménager un biais ?

La France n’est pas le pays du hasard. Ses artistes, ses écrivains les plus inopinés, et même ses révolutions, corroborent les lois maîtresses de son inépuisable génie. Ailleurs, le héros fait parfois figure d’isolé ou de contradicteur. Chez elle, les grands hommes ne s’annulent pas réciproquement, ils se succèdent et s’expliquent les uns les autres, tous légitimes. Et l’idée d’un programme d’ensemble, d’une mission cohérente est imprimée si profond dans la race que toujours elle produit, à l’instant voulu, l’homme, l’œuvre qu’il faut. Marcel Proust est un magnifique exemple de cette nécessité, de ce renouvellement éternels.

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