Saint-Loup-en-Bray

Saint-Loup d’après David Richardson

 

Nombre de citations du personnage dans chacun des sept livres de la Recherche

Total

Swann

JF

Guer

SG

Pris

Fug

TR

582

0

158

49

27

14

157

177

Robert de Saint-Loup est le fils du comte et de la comtesse Marie-Aymard de Marsantes. Il a très peu connu son père mort alors qu’il était enfant. Par sa mère, il est le neveu du Baron de Charlus et du duc et de la duchesse de Guermantes et le petit neveu de la marquise de Villeparisis. Il prépare l’école de Cavalerie de Saumur.

C’est pendant un séjour à Balbec que le narrateur va apercevoir pour la première fois le marquis de Saint-Loup. Il est impressionné par la distinction, l’insolence et la beauté du jeune homme (1). Le premier  contact entre les deux jeunes gens est très froid, Saint-Loup affichant son air hautain et détaché mais très vite les relations vont s’améliorer et ils deviennent amis (2).

Saint-Loup a une maîtresse, Rachel, qui a une mauvaise réputation ce qui lui vaut la réprobation de sa famille et de son entourage (3). Il en est follement amoureux et vit au rythme des lettres qu’il échange avec elle. Sa maîtresse se montre cruelle. Leurs relations sont souvent orageuses mais Saint-Loup totalement aveuglé par l’amour supporte toutes les avanies qu’elle lui fait subir et la comble de cadeaux somptueux (4).

Le narrateur rend visite à Saint-Loup en garnison à Doncières où il y prépare l’école de cavalerie de Saumur.  Saint-Loup lui parle avec beaucoup de tendresse de sa maîtresse. Quelques temps plus tard les deux hommes se retrouvent à Paris et Saint-Loup se décide de présenter au narrateur sa maîtresse. A sa grande surprise, celui-ci reconnaît Rachel Belle de Nuit, la fille de joie qu’il a rencontrée quelques années auparavant dans une maison de passe (5).

Saint-Loup est un homme de caractère. A deux reprises et à quelques minutes d’intervalle il n’hésite pas à jouer des poings, la première fois contre un journaliste qui refuse d’éteindre son cigare dont la fumée indispose le narrateur (6), puis quelques instants plus tard contre un passant qui lui a fait des propositions insultantes (7).

Au grand dam de sa famille et de son entourage, Robert de Saint-Loup est dreyfusiste et on soupçonne que c’est sa maîtresse qui est juive qui l’a convertie  (8) mais il changera d’opinion un peu plus tard.

La famille de Robert de Saint-Loup parvient à obtenir qu’il rompe d’avec Rachel. Il est muté au Maroc (9). Mais la rupture ne va pas durer longtemps car il va retrouver sa maîtresse à sa première permission (10).

Robert de Saint-Loup épouse Gilberte, la fille de Swann et d’Odette (11), il va s’embourgeoiser, un peu gâté par le confort et le luxe qu’il peut connaître grâce à la fortune de sa femme (12). Le mariage ne sera pas heureux. Le narrateur qui a renoué des relations amicales avec Gilberte apprend que celle-ci est trompée par son mari et pas de n’importe manière (13), en effet, le narrateur découvre par l’intermédiaire du factotum de Charlus que Saint-Loup a une aventure avec Morel, le violoniste, l’ancien amant du Baron (14).

Malgré l’attitude souvent odieuse de Saint-Loup vis-à-vis de Gilberte, le ménage tient toujours cahin-caha. Connaît-elle les penchants de son mari pour les hommes. En tout cas elle feint de les ignorer (15).

Le narrateur a confirmation des mœurs homosexuelles de Saint-Loup et s’aperçoit que ses goûts pour les hommes sont très anciens. En effet, il apprend avec étonnement de la bouche d’Aimé le maître d’hôtel du Grand-Hôtel de Balbec que Saint-Loup a eu dans sa jeunesse une aventure avec un jeune liftier, aventure qui faillit tourner mal (16). Il se remémore alors une discussion qu’il a eue dans le passé avec son ami et dont le sens ne lui apparaît qu’à la lumière de ce qu’il vient d’apprendre sur les mœurs de son ami (17).

Malgré les infidélités répétées de Robert, le ménage tient toujours (18).

Alors qu’il est au front, il écrit de longues et belles lettres au narrateur et à Gilberte dans lesquelles se révèle toute sa sensibilité.

Le narrateur apprend la mort héroïque de son ami, tué à la guerre, en 1918 (19). Après sa mort, Gilberte continuera à lui garder son estime (20).

(1)

…je vis, grand, mince, le cou dégagé, la tête haute et fièrement portée, passer un jeune homme aux yeux pénétrants et dont la peau était aussi blonde et les cheveux aussi dorés que s’ils avaient absorbé tous les rayons du soleil. Vêtu d’une étoffe souple et blanchâtre comme je n’aurais jamais cru qu’un homme eût osé en porter, et dont la minceur n’évoquait pas moins que le frais de la salle à manger, la chaleur et le beau temps du dehors, il marchait vite. Ses yeux, de l’un desquels tombait à tout moment un monocle, étaient de la couleur de la mer. Chacun le regarda curieusement passer, on savait que ce jeune marquis de Saint-Loup-en-Bray était célèbre pour son élégance…(JF 728/296).

(2)
Les premiers rites d’exorcisme une fois accomplis, comme une fée hargneuse dépouille sa première apparence et se pare de grâces enchanteresses, je vis cet être dédaigneux devenir le plus aimable, le plus prévenant jeune homme que j’eusse jamais rencontré. « Bon, me dis-je, je me suis déjà trompé sur lui, j’avais été victime d’un mirage, mais je n’ai triomphé du premier que pour tomber dans un second car c’est un grand seigneur féru de noblesse et cherchant à le dissimuler. » Or, toute la charmante éducation, toute l’amabilité de Saint-Loup devait en effet, au bout de peu de temps, me laisser voir un autre être mais bien différent de celui que je soupçonnais. (JF 732/299).
(3)
Ayant un préjugé contre les gens qui le fréquentaient, il allait rarement dans le monde et l’attitude méprisante ou hostile qu’il y prenait, augmentait encore chez tous ses proches parents le chagrin de sa liaison avec une femme « de théâtre », liaison qu’ils accusaient de lui être fatale et notamment d’avoir développé chez lui cet esprit de dénigrement, ce mauvais esprit, de l’avoir « dévoyé », en attendant qu’il se « déclassât » complètement. Aussi bien des hommes légers du faubourg Saint-Germain étaient-ils sans pitié quand ils parlaient de la maîtresse de Robert. « Les grues font leur métier, disait-on, elles valent autant que d’autres ; mais celle-là, non ! Nous ne lui pardonnerons pas ! Elle a fait trop de mal à quelqu’un que nous aimons. » Certes, il n’était pas le premier qui eût un fil à la patte. (JF 780/346).
(4)
Il passait la plus grande partie de son temps à envoyer à sa maîtresse des lettres et des dépêches. Chaque fois que, tout en l’empêchant de venir à Paris, elle trouvait, à distance, le moyen d’avoir une brouille avec lui, je l’apprenais à sa figure décomposée. Comme sa maîtresse ne lui disait jamais ce qu’elle avait à lui reprocher, soupçonnant que, peut-être, si elle ne le lui disait pas, c’est qu’elle ne le savait pas et qu’elle avait simplement assez de lui, il aurait pourtant voulu avoir des explications, il lui écrivait : « Dis-moi ce que j’ai fait de mal. Je suis prêt à reconnaître mes torts », le chagrin qu’il éprouvait ayant pour effet de le persuader qu’il avait mal agi (JF 785/351).
(5)
Tout à coup, Saint–Loup apparut accompagné de sa maîtresse et alors, dans cette femme qui était pour lui tout l’amour, toutes les douceurs possibles de la vie, dont la personnalité mystérieusement enfermée dans un corps comme dans un Tabernacle était l’objet encore sur lequel travaillait sans cesse l’imagination de mon ami, qu’il sentait qu’il ne connaîtrait jamais, dont il se demandait perpétuellement ce qu’elle était en elle-même, derrière le voile des regards et de la chair, dans cette femme, je reconnus à l’instant « Rachel quand du Seigneur », celle qui, il y a quelques années—les femmes changent si vite de situation dans ce monde-là, quand elles en changent—disait à la maquerelle : « Alors, demain soir, si vous avez besoin de moi pour quelqu’un, vous me ferez chercher. »  (Guer 158/150).
(6)
Monsieur, est-ce que vous voudriez bien jeter votre cigare, la fumée fait mal à mon ami… Il n’est pas défendu de fumer, que je sache ; quand on est malade, on n’a qu’à rester chez soi, dit le journaliste… En tout cas, monsieur, vous n’êtes pas très aimable, dit Saint–Loup au journaliste, toujours sur un ton poli et doux, avec l’air de constatation de quelqu’un qui vient de juger rétrospectivement un incident terminé.
A ce moment, je vis Saint–Loup lever son bras verticalement au-dessus de sa tête comme s’il avait fait signe à quelqu’un que je ne voyais pas, ou comme un chef d’orchestre, et en effet—sans plus de transition que, sur un simple geste d’archet, dans une symphonie ou un ballet, des rythmes violents succèdent à un gracieux andante—après les paroles courtoises qu’il venait de dire, il abattit sa main, en une gifle retentissante, sur la joue du journaliste. (Guer 180/172).
(7)
…j’allais rattraper Saint–Loup au pas « gymnastique », quand je vis qu’un monsieur assez mal habillé avait l’air de lui parler d’assez près. J’en conclus que c’était un ami personnel de Robert ; cependant ils semblaient se rapprocher encore l’un de l’autre ; tout à coup, comme apparaît au ciel un phénomène astral, je vis des corps ovoïdes prendre avec une rapidité vertigineuse toutes les positions qui leur permettaient de composer, devant Saint–Loup, une instable constellation. Lancés comme par une fronde ils me semblèrent être au moins au nombre de sept. Ce n’étaient pourtant que les deux poings de Saint–Loup, multipliés par leur vitesse à changer de place dans cet ensemble en apparence idéal et décoratif. Mais cette pièce d’artifice n’était qu’une roulée qu’administrait Saint–Loup, et dont le caractère agressif au lieu d’esthétique me fut d’abord révélé par l’aspect du monsieur médiocrement habillé, lequel parut perdre à la fois toute contenance, une mâchoire, et beaucoup de sang. Il donna des explications mensongères aux personnes qui s’approchaient pour l’interroger, tourna la tête et, voyant que Saint–Loup s’éloignait définitivement pour me rejoindre, resta à le regarder d’un air de rancune et d’accablement, mais nullement furieux. Saint–Loup au contraire l’était, bien qu’il n’eût rien reçu, et ses yeux étincelaient encore de colère quand il me rejoignit. L’incident ne se rapportait en rien, comme je l’avais cru, aux gifles du théâtre. C’était un promeneur passionné qui, voyant le beau militaire qu’était Saint–Loup, lui avait fait des propositions. (Guer 182/174).
(8)
Ah ! Diable ! A propos, saviez-vous qui est partisan enragé de Dreyfus ? Je vous le donne en mille. Mon neveu Robert ! Je vous dirai même qu’au Jockey, quand on a appris ces prouesses, cela a été une levée de boucliers, un véritable tollé. Comme on le présente dans huit jours… (Guer 235/225).
(9)
Robert de Saint–Loup, que sa mère avait réussi à faire rompre, après de douloureuses tentatives avortées, avec sa maîtresse, et qui depuis ce moment avait été envoyé au Maroc pour oublier celle qu’il n’aimait déjà plus depuis quelque temps, m’avait écrit un mot, reçu la veille, où il m’annonçait sa prochaine arrivée en France pour un congé très court (Guer 347/337).
(10)
Il vous parle du Maroc, c’est affreux.
—Il ne veut pas y retourner, à cause de Rachel, dit le prince de Foix.
—Mais puisqu’ils ont rompu, interrompit M. de Bréauté.
—Ils ont si peu rompu que je l’ai trouvée il y a deux jours dans la garçonnière de Robert; ils n’avaient pas l’air de gens brouillés,… (Guer 509/492).
(11)
Cependant j’avais reconnu l’écriture de Gilberte sur l’enveloppe que je venais de prendre dans mon portefeuille. Je l’ouvris. Gilberte m’annonçait son mariage avec Robert de Saint-Loup. (Fug 673/235).
(12)
Or Saint-Loup, heureux d’avoir, grâce à la grande fortune de sa femme, tout ce qu’il pouvait désirer de bien-être, ne songeait qu’à être tranquille après un bon dîner où des artistes venaient lui faire de la bonne musique. Et ce jeune homme qui avait paru à une époque si fier, si ambitieux, invitait à partager son luxe des camarades que sa mère n’aurait pas reçus. (Fug 671/250).
(13)
J’avais appris que Gilberte était malheureuse, trompée par Robert, mais pas de la manière que tout le monde croyait, que peut-être elle-même croyait encore, qu’en tout cas elle disait. (Fug 677/257).
(14)
…j’avais appris par l’ancien factotum du baron que la personne qui signait Bobette n’était autre que le violoniste qui avait joué un si grand rôle dans la vie de M. de Charlus. Jupien n’en parlait pas sans indignation :  » Ce garçon pouvait agir comme bon lui semblait, il était libre. Mais s’il y a un côté où il n’aurait pas dû regarder, c’est le côté du neveu du baron. D’autant plus que le baron aimait son neveu comme son fils. Il a cherché à désunir le ménage, c’est honteux. Et il a fallu qu’il y mette des ruses diaboliques, car personne n’était plus opposé de nature à ces choses-là que le marquis de Saint-Loup. A-t-il fait assez de folies pour ses maîtresses ! Non, que ce misérable musicien ait quitté le baron comme il l’a quitté, salement, on peut bien le dire, c’était son affaire. Mais se tourner vers le neveu, il y a des choses qui ne se font pas.  » (Fug 678/258).
(15)
Saint-Loup, lui, savait commander. Il était assis à côté de Gilberte – déjà grosse – (il ne devait pas cesser par la suite de lui faire des enfants) comme il couchait à côté d’elle dans leur lit commun à l’hôtel. Il ne parlait qu’à sa femme, le reste de l’hôtel n’avait pas l’air d’exister pour lui, mais, au moment où un garçon prenait une commande, était tout près, il levait rapidement ses yeux clairs et jetait sur lui un regard qui ne durait pas plus de deux secondes, mais dans sa limpide clairvoyance semblait témoigner d’un ordre de curiosités et de recherches entièrement différent de celui qui aurait pu animer n’importe quel client regardant même longtemps un chasseur ou un commis pour faire sur lui des remarques humoristiques ou autres qu’il communiquerait à ses amis. (Fug 680/260).
(16)
Or Aimé me parla à ce moment d’un temps bien plus ancien, celui où j’avais fait la connaissance de Saint-Loup par Mme de Villeparisis, en ce même Balbec.  » Mais oui, Monsieur, me dit-il, c’est archiconnu, il y a bien longtemps que je le sais. La première année que Monsieur était à Balbec, M. le marquis s’enferma avec mon liftier, sous prétexte de développer des photographies de Madame la grand’mère de Monsieur. Le petit voulait se plaindre, nous avons eu toutes les peines du monde à étouffer la chose. (Fug 681/260).
(17)
Maintenant je comprenais ce que Robert avait voulu me dire chez la princesse de Guermantes :  » C’est malheureux que ta petite amie de Balbec n’ait pas la fortune exigée par ma mère, je crois que nous nous serions bien entendus tous les deux.  » Il avait voulu dire qu’elle était de Gomorrhe comme lui de Sodome, ou peut-être, s’il n’en était pas encore, ne goûtait-il plus que les femmes qu’il pouvait aimer d’une certaine manière et avec d’autres femmes. Gilberte aussi eût pu me renseigner sur Albertine. Si donc, sauf de rares retours en arrière, je n’avais perdu la curiosité de rien savoir sur mon amie, j’aurais pu interroger sur elle non seulement Gilberte mais son mari. Et, en somme, c’était le même fait qui nous avait donné à Robert et à moi le désir d’épouser Albertine (à savoir qu’elle aimait les femmes). Mais les causes de notre désir, comme ses buts aussi, étaient opposés. Moi, c’était par le désespoir où j’avais été de l’apprendre, Robert par la satisfaction; moi pour l’empêcher, grâce à une surveillance perpétuelle, de s’adonner à son goût ; (Fug 679/259).
(18)
Ce n’est pas qu’en réalité Gilberte lui fût indifférente. Non, Robert l’aimait. Mais il lui mentait tout le temps, et son esprit de duplicité, sinon le fond même de ses mensonges, était perpétuellement découvert. Et alors il ne croyait pouvoir s’en tirer qu’en exagérant dans des proportions ridicules, la tristesse réelle qu’il avait de peiner Gilberte. Il arrivait à Tansonville obligé, disait-il, de repartir le lendemain matin pour une affaire avec un certain Monsieur du pays qui était censé l’attendre à Paris et qui, précisément, rencontré dans la soirée près de Combray, dévoilait involontairement le mensonge au courant duquel Robert avait négligé de le mettre, en disant qu’il était venu dans le pays se reposer pour un mois et ne retournerait pas à Paris d’ici là. Robert rougissait, voyait le sourire mélancolique et fin de Gilberte,… (TR 700/5).
(19)
Mon départ de Paris se trouva retardé par une nouvelle qui par le chagrin qu’elle me causa me rendit pour quelque temps incapable de me mettre en route. J’appris en effet la mort de R de Saint-Loup, tué le surlendemain de son retour au front, en protégeant la retraite de ses hommes. Jamais homme n’avait eu moins que lui la haine d’un peuple (et quant à l’empereur pour des raisons particulières, et peut-être fausses, il pensait que Guillaume II avait plutôt cherché à empêcher la guerre qu’à la déchaîner). (TR 846/153).
(20)
Dans toute cette conversation, Gilberte m’avait parlé de Robert avec une déférence qui semblait plus s’adresser à mon ancien ami qu’à son époux défunt. Elle avait l’air de me dire : « Je sais combien vous l’admiriez. Croyez bien que j’ai su comprendre l’être supérieur qu’il était ». Et pourtant l’amour que certainement elle n’avait plus pour son souvenir était peut-être encore la cause lointaine de particularités de sa vie actuelle. (TR 983/289).

 

 

 

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