La prisonnière

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Albertine s’est installée dans l’appartement du narrateur dont les parents se sont absentés pour plusieurs mois. Elle découvre là un monde étrange aux coutumes bizarres. La vie des deux jeunes gens s’organise peu à peu aux côtés de la fidèle Françoise. Depuis quelque temps, le narrateur soupçonne Albertine d’être attirée par les femmes. Maladivement jaloux, il instaure auprès d’elle une surveillance de tous les instants, dans la crainte qu’elle ne donne des rendez-vous à des femmes. Il est bien conscient qu’Albertine peut avoir parfois l’impression d’être sa prisonnière, son attitude avec elle lui rappelle celle de Swann avec Odette dans un « Amour de Swann ».

Le jeune homme retourne chez les Verdurin où il retrouve avec plaisir les membres du petit clan. Avec le temps, ses relations avec Albertine passent par des hauts et des bas. Son amour pour elle nourrit une jalousie qui le rend malheureux, surtout quand elle paraît lui échapper et qu’il la sent alors comme étrangère. Entre eux, les disputes se font de plus en plus fréquentes et violentes ; il accuse son amie de lui cacher beaucoup de choses, des soupçons dont elle se défend maladroitement, s’inventant une justification à travers de nouveaux mensonges. Il lui arrive de plus en plus souvent d’avoir l’air las et triste, comme si elle vivait dans une prison, et de montrer des signes d’impatience, tout en se défendant d’être malheureuse. Le narrateur se demande alors si elle ne médite pas une rupture. Toujours en voyage, la mère du narrateur s’enquiert des projets de son fils, mais il est bien incapable de lui répondre.

Un matin, Françoise entre brutalement dans la chambre du narrateur et lui annonce qu’Albertine a demandé ses malles et quitté l’appartement au petit matin. Cette nouvelle lui laisse le souffle coupé et le corps en sueur.

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Albertine s’est installée dans l’appartement du narrateur dont les parents sont absents pour plusieurs mois, ce dont il se félicite car certains aspects de l’éducation d’Albertine choqueraient certainement sa mère. D’ailleurs celle-ci lui écrit qu’elle n’apprécie pas la cohabitation des deux jeunes gens, mais sans insister, car elle est très respectueuse de la liberté de son fils. L’idée du mariage de son fils avec Albertine lui est intolérable.

La vie des deux jeunes gens s’organise peu à peu, sans que le narrateur ne change beaucoup ses habitudes. Ainsi, il n’accepte d’être dérangé le matin que très tard, car il aime rester au lit à feuilleter le Figaro que Françoise lui apporte avec son courrier. Albertine découvre un monde étrange, aux coutumes bizarres, auquel elle doit s’adapter en acceptant certaines règles de conduite. Lorsque le narrateur envisage un éventuel mariage dans le futur, elle proteste, car elle se trouve trop pauvre. A vrai dire, le narrateur lui-même doute de vouloir l’épouser, craignant de regretter sa solitude et puis, certains jours, parce qu’il la trouve moins jolie, il en arrive à espérer que c’est elle qui le quittera. Il pense même qu’il éprouverait alors une délivrance. Il est très casanier, alors que la jeune fille sort presque chaque jour, chaperonnée par Andrée en qui il a confiance, bien que sa jalousie reste vivace, lui inspirant de perpétuels soupçons quant à son emploi du temps et ses rencontres. Se révélant coquette, Albertine porte des tenues achetées chez de grands couturiers, sur les conseils de la duchesse de Guermantes. Devenue une femme élégante et pleine de charme, elle gagne parallèlement aux yeux du narrateur, en maintien et en intelligence. Le soir, les deux jeunes gens ont coutume de lire, de faire de la musique, de jouer aux dames. Le narrateur aime regarder Albertine endormie dans son lit. Il en fait une très belle description pleine de tendresse et, dans ces moments, il a l’impression que « sa vie lui est soumise ». S’étendre contre elle et l’embrasser sur tout le corps, ce sont des gestes qui l’apaisent en lui donnant le sentiment de la posséder pour lui seul. Elle lui reproche souvent de ne pas travailler suffisamment et le presse de se remettre à l’écriture. Il promet, mais la paresse l’emporte lui faisant reporter son projet au lendemain. D’ailleurs, comment travailler, l’esprit envahi de doutes ? La jalousie le torture constamment, à travers les choses mauvaises et déplaisantes qu’il ne cesse d’imaginer. Heureusement, sa douleur s’amortit d’une part d’incertitude. Il ne supporte pas qu’Albertine lui cache certains de ses projets, même les plus triviaux, et il s’arrange toujours pour inventer une raison l’empêchant de réaliser ce qu’il n’approuve pas. D’ailleurs l’aime-t-elle ? Il l’ignore, persuadé qu’elle ment par nature. Françoise, elle, ne se pose même pas la question, elle n’aime pas Albertine et ne s’en cache pas : « …la maison est empestée depuis que la gentillesse a installé ici la fourberie ».

Peu à peu Albertine paraît moins attentionnée et moins aimante, peut-être en raison de la surveillance continuelle dont elle fait l’objet. En effet, le narrateur fait montre d’une suspicion continuelle, maladive, allant jusqu’à lui interdire d’aller avec Andrée dans les grands magasins où tellement de gens peuvent la frôler. A l’occasion de répits, les deux jeunes gens vont voir évoluer les aéroplanes dans le ciel, depuis l’un des aérodromes récemment construits autour de Paris. Ces promenades le calment, lui qui sent qu’une partie de la vie d’Albertine lui échappe. D’humeur très instable, il peut se montrer dur et injuste, envisageant même de la quitter pour entreprendre le voyage à Venise dont il rêve depuis des années, une échappée dont il ne tarde pas à renoncer. Il n’est pas heureux, même s’il refuse de se l’avouer. Un soir, alors que le narrateur lui a fait des reproches qu’elle juge injustifiés, Albertine le quitte avec une certaine froideur pour aller se coucher. Il n’ose la rappeler, rôdant devant la porte de sa chambre puis se couche piteusement et passe la nuit à pleurer.

Il connaît cependant des moments d’apaisement, surtout le matin à son réveil, quand il écoute les bruits de la rue montant jusqu’à lui, et dont il fait une description pittoresque, poétique et pleine d’esprit. Il se réveille rarement avant dix heures. Françoise lui apporte Le Figaro qu’il consulte dans son lit, puis elle demande si Albertine peut rentrer dans la chambre.

Quelques incidents récents, des contradictions entre les déclarations d’Albertine et celles du chauffeur qui la conduit dans ses promenades, inquiètent le narrateur. Il a de plus en plus de doutes, sur la sincérité des femmes en général et d’Albertine en particulier, aussi demande-t-il au chauffeur de resserrer sa surveillance sur son amie qui, désormais, ne sortira plus qu’accompagnée par Andrée. Pris de doutes, il lui arrive d’envoyer Françoise en taxi, retrouver Albertine pour lui remettre un billet lui demandant de revenir tout de suite. Curieusement, Albertine obéit et ne semble même pas fâchée par cette surveillance de tous les instants.

Le narrateur ne s’applique pas à lui-même une conception de la fidélité aussi stricte. A la vue des vendeuses et des jeunes filles rencontrées dans les magasins, ou croisées dans la rue, il regrette d’être avec Albertine. Il lui semble d’ailleurs qu’elle-même regarde les jeunes filles avec trop d’intérêt, ravivant ainsi sa jalousie. Paradoxalement, c’est lorsqu’il l’imagine avec un homme ou une femme, qu’Albertine redevient belle et désirable, mais il reste cependant conscient que « la chatoyante actrice de la plage » est  devenue « la grise prisonnière ». Il se souvient avec nostalgie qu’à Balbec, avant qu’il la connaisse, elle était la plus belle. Il alterne parfois les remarques méchantes et, sans transition, les démonstrations de tendresse. Tout en se défendant d’être malheureuse, Albertine, elle, arbore de plus en plus souvent un air las et triste, ne parvenant pas à réprimer certains mouvements d’impatience. Le narrateur craint alors qu’elle ne nourrisse l’intention de se libérer.

A chaque fois que le narrateur retrouve le calme et le bien-être, un incident, un mot viennent réveiller sa jalousie et le plonger dans la souffrance. Comme si cela devait l’attacher à lui, il se montre extrêmement généreux avec son amie, puisant là un curieux sentiment de domination ; il lui offre des toilettes luxueuses et promet de lui acheter un yacht. Sa mère tente à nouveau et sans succès de freiner ses folles dépenses.

Le narrateur apprend avec peine la mort de Bergotte, dont il se souvient comme d’un homme d’une grande douceur et d’une grande bonté, ne se livrant pas facilement. On découvre que l’écrivain était attiré par les fillettes qu’il récompensait généreusement. Ce sont elles qui lui apportaient l’inspiration et donc le succès et la richesse, aussi trouvait-il « quelques agréments à transmuter ainsi l’or en caresses et les caresses en or ». Malade depuis de longues années, il était mal soigné par des médecins fiers de compter parmi leurs patients un malade d’une telle renommée, il avait fini par ne plus les consulter et abusait de narcotiques. Un jour que, exceptionnellement, il était sorti pour revoir son tableau préféré de Ver Meer, il avait été victime d’un malaise. Son attention s’était portée sur des détails du tableau qu’il n’avait jamais remarqués, parmi lesquels un petit pan de mur jaune et, c’est en répétant à plusieurs reprises les mots « petit pan de mur jaune », qu’il s’était effondré, mort.

Le narrateur se décide enfin à aller chez les Verdurin. C’est la première fois qu’il se rend dans leur hôtel parisien du quai Conti. Il est curieux de voir le salon où Swann rencontrait jadis Odette. Il pense avec émotion à lui, à leurs discussions, toutes ces questions laissées en suspens et, chose rare, dans « La Recherche », le narrateur s’identifie à l’auteur et porte un jugement posthume sur Swann. Il note que c’est peut-être grâce à lui, l’auteur, « petit imbécile », que Swann continuera à vivre pour la postérité. Il retrouve Brichot, à demi aveugle, qui lui raconte avec nostalgie les réunions d’antan, beaucoup plus gaies que maintenant. Il revoit également Charlus, fardé de façon outrancière, envahi par l’embonpoint, la croupe rebondie, et demandant des nouvelles d’Albertine en rappelant certains petits détails sur les toilettes que la jeune femme portait lors de ses visites à la Raspelière.

Les relations de Charlus avec Morel sont toujours aussi agitées ; il tente parfois d’autres expériences et il lui arrive de passer une nuit avec une femme. Il sait que ses penchants intriguent son entourage et il prend un certain plaisir à tenir un langage ambigu et à adopter des attitudes équivoques qui entretiennent les curiosités. Cela ne l’empêche pas de critiquer les écarts de Morel qui aurait une aventure amoureuse avec la comédienne Léa, connue pourtant pour ses goûts exclusifs des femmes. Charlus réprouve ce type de liaison, il en est jaloux et étend aux femmes que fréquente Morel la surveillance qu’il fait exercer sur lui par une agence de police.

Un soir, c’est le baron de Charlus qui est l’organisateur de la réception chez les Verdurin. C’est lui qui a établi la liste des invités, Mme Verdurin a accepté cet arrangement, car elle espère ainsi étendre le champ de ses connaissances en attirant chez elle des personnes parmi les plus huppées, éléments-clés d’un nouveau noyau aristocratique. Elle attend avec émotion les invités du baron qui viennent par amitié pour Charlus, mais aussi beaucoup par curiosité pour cette fameuse Mme Verdurin dont on parle dans le tout Paris. Charlus se conduit comme s’il était le maître de maison, ignorant superbement Mme Verdurin, ulcérée. Charlus se montre maladroit jusqu’à la fin de la soirée, n’associant jamais Mme Verdurin aux remerciements des invités qui viennent le saluer. Il va même jusqu’à critiquer certains points de l’organisation. Personne ne prête attention à Mme Verdurin, certains feignant même d’ignorer qui elle est. Des invités vont jusqu’à engager Morel à venir jouer chez eux sans même la consulter, alors qu’ils savent parfaitement qu’il est son protégé. Au comble de la colère et en proie à une véritable haine, Mme Verdurin fait à Morel, après le départ des invités, une description vengeresse de la personnalité de Charlus, n’hésitant pas à argumenter à travers des faits imaginaires. Quand elle le met en demeure de choisir entre elle et lui, Morel est ébranlé allant jusqu’à remercier sa protectrice, lui procurant alors un grand soulagement et une immense joie. Connaissant le caractère terrible et fier du baron, tout le monde s’attend à ce qu’il exerce des représailles terribles contre les Verdurin, mais il n’en sera rien, peut-être parce que tombé gravement malade, il frôle la mort. Comme le prophète qui attend l’archange, Charlus continuera d’espérer le retour de Morel.

Albertine se met en colère lorsqu’elle apprend que le narrateur revient de chez les Verdurin. Au cours d’une scène violente, le narrateur accuse comme d’habitude son amie de lui cacher beaucoup de choses et, comme d’habitude, Albertine tente maladroitement de se justifier à travers de nouveaux mensonges. Le narrateur finit par dire avec douceur à Albertine qu’il vaudrait mieux qu’ils se quittent tout de suite et pour toujours. Stupéfaite, elle ne comprend pas, provoquant une vive discussion qui amène le narrateur à certaines découvertes : Albertine semble avoir bien connu la cousine de Bloch, Esther, homosexuelle notoire. Cette nouvelle l’accable. Il réalise que, s’il veut rompre, c’est parce qu’il craint qu’Albertine ne revendique d’autres libertés que sa jalousie l’empêcherait de lui accorder. A deux reprises, il a déjà annoncé à Albertine qu’il aimait une autre femme et il se rend compte que cette confidence survient chaque fois qu’il reprend conscience de son amour pour elle. De plus, il doit reconnaître que, depuis leur retour de Balbec, son amie a une conduite irréprochable, évitant toute parole ou attitude pouvant prêter à interprétation. Tout en sachant que ses intentions de rompre relèvent d’une simple simulation, il ressent une certaine satisfaction à constater la tristesse d’Albertine à la perspective d’une séparation. L’idée de s’éloigner du narrateur la bouleverse de plus en plus, au point que lui-même finit par se prendre à son propre piège en ressentant le chagrin que lui causerait une séparation réelle. Et, pris de pitié, il propose à la jeune fille de prolonger leur union quelques semaines.

Une lettre de sa mère, toujours en voyage, s’enquiert de ses projets et il est bien incapable de lui répondre. Grâce à l’héritage de tante Léonie, le narrateur continue à se montrer toujours aussi généreux et, comme dans un désir de se racheter, il comble Albertine de cadeaux, chevaux, automobile, toilettes, ce que Françoise n’approuve pas du tout. On sait qu’elle n’aime pas la jeune fille, qu’elle surnomme parfois « la princesse », et le narrateur en arrive à craindre que les moqueries et railleries de Françoise passent les bornes et l’obligent à une mise au point qu’il préfère éviter.

Désormais, il refuse presque toutes les invitations et constate que, plus il refuse, plus il est invité et désiré. Depuis qu’elle est « prisonnière », Albertine a perdu à ses yeux beaucoup de son charme et de son attirance. Souvent, elle l’ennuie et, d’autres fois, il éprouve un plaisir frôlant l’ivresse lorsqu’il l’écoute jouer, à sa demande, de la musique de Vinteuil. Pour lui, un rapprochement s’opère entre musique et littérature. Il rappelle à Albertine que la petite phrase de Vinteuil a été l’hymne de l’amour de Swann pour Odette. Admiratif, il lui arrive de s’étonner de voir la sauvageonne de Balbec transformée grâce à lui en une belle femme élégante et soignée, même si elle n’est pas sans défauts. D’autres fois, elle lui devient indifférente et il s’ennuie en sa compagnie. Il doit bien se rendre compte que, malgré les apparences, il ne la possède pas, elle lui échappe. Avec les beaux jours, ses envies de voyage le reprennent, en même temps que ces pulsions qui l’attirent vers les femmes qu’il côtoie.

La tension entre les deux jeunes gens s’accroît. Pris de vives colères, le narrateur veut qu’Albertine sache qu’il est au courant de bien des choses et qu’il n’apprécie pas d’être dupé, mais en même temps il admet que la vie de la jeune fille doit lui être insupportable et qu’inévitablement, un jour, elle le quittera. Il envisage une séparation définitive, tout en repoussant sans cesse les explications. A la suite d’une dispute particulièrement violente, Albertine se fâche et finit par se montrer plus distante, au point que le narrateur craint qu’elle ne s’en aille. Au lever, il constate avec soulagement qu’elle est toujours là. Les jours suivants, les deux jeunes gens sortent ensemble, mais Albertine marque toujours sa bouderie, tandis que les envies d’évasion du narrateur s’accentuent.

Albertine se conduit comme une enfant gâtée, elle entreprend avec passion et sans attendre une activité, pour l’interrompre aussi brutalement. Le narrateur éprouve de plus en plus la tentation de partir, de courtiser des femmes, d’entreprendre le voyage de ses rêves à Venise, aussi prend-il un soir la décision de rompre définitivement. Dès son réveil, il appelle Françoise pour qu’elle aille lui acheter un guide et celle-ci lui apprend qu’Albertine a demandé très tôt ses malles et a quitté l’appartement. Cette nouvelle le laisse le souffle coupé et le corps en sueur.

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