Mère (du narrateur)

Mère de Proust… et du narrateur

Nombre de citations du personnage dans chacun des sept livres de la Recherche

Total

Swann

JF

Guer

SG

Pris

Fug

TR

561

147

88

83

94

42

91

16

La mère du narrateur est très fortement inspirée par la mère de Marcel. Jeanne Proust est née Weil en 1849 dans une famille juive venue d’Alsace et d’Allemagne. C’est une femme possessive, aimante, omniprésente. C’est un personnage plein de mystère à bien des égards. Comment une bourgeoise juive éclairée et fortunée épouse-t-elle le fils d’un épicier catholique, beauceron et sans fortune ? Comment accepte-t-elle les ruses et les foucades d’un enfant malade et gâté qui dort le jour et travaille la nuit ? Comment réagit-elle aux amitiés d’un garçon qu’elle sait peu attiré par les femmes ? Toutes ces questions, qui ne trouve pas de réponses, viennent sans cesse à l’esprit du lecteur.

Enfant, le narrateur repousse le moment d’aller se coucher tant il redoute l’idée de se retrouver seul, loin de sa mère… (1). Malgré la tendresse qu’elle a pour son fils elle peut se montrer ferme avec lui à tel point que le jour où, exceptionnellement elle lui fait une concession, l’enfant considère cela comme une faiblesse, ce qui le met mal à l’aise (2).

Très respectueuse de la liberté individuelle de son fils elle pense qu’en tant que femme elle n’a peut-être pas les compétences suffisantes pour orienter ses lectures (3), mais cependant ce respect pour la liberté a des limites et elle ne se prive pas de lui faire remarquer qu’il est très dépensier ou bien qu’il passe trop de temps avec son Albertine (4). Malgré cette remarque il demande à la jeune fille de s’installer chez lui, dans l’appartement parisien profitant de l’absence des parents en voyage et le séjour se prolonge. La mère du narrateur mise au courant souffre de cette situation, mais comme d’habitude elle hésite à lui faire des remontrances par amour pour lui et soucieuse de respecter sa liberté (5).

Bien que déclarant n’être pas sensible aux honneurs et aux côtés artificiels des mondanités, elle ne peut pas cacher sa fierté en annonçant à son fils qu’elle a eu la visite prolongée de la princesse de Parme (6).

Pour aider son fils à oublier la mort d’Albertine, elle part avec lui à Venise, voyage dont il rêve depuis son enfance (7).

A Venise, le narrateur va une fois de plus se conduire comme un enfant capricieux en refusant de quitter Venise au tout dernier moment pour la seule raison qu’il a appris que Mme Putbus  arrive à l’hôtel avec sa femme de chambre qui a une réputation de Messaline  et dont il a longtemps rêvé. Pour une fois sa mère fait preuve de fermeté et ne cède pas au caprice de son fils (8).

(1)

Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je l’entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle m’aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir que j’aimais tant, j’en arrivais à souhaiter qu’il vînt le plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n’était pas encore venue. (Swann 13/61).

(2)

J’aurais dû être heureux : je ne l’étais pas. Il me semblait que ma mère venait de me faire une première concession qui devait lui être douloureuse, que c’était une première abdication de sa part devant l’idéal qu’elle avait conçu pour moi, et que pour la première fois, elle, si courageuse, s’avouait vaincue. (Swann 38/93).

(3)

Mais, après avoir jeté un coup d’œil sur les deux traductions, ma mère aurait bien voulu que je m’en tinsse à celle de Galland, tout en craignant de m’influencer, à cause du respect qu’elle avait de la liberté intellectuelle, de la peur d’intervenir maladroitement dans la vie de ma pensée, et du sentiment qu’étant une femme, d’une part elle manquait, croyait-elle, de la compétence littéraire qu’il fallait, d’autre part qu’elle ne devait pas juger d’après ce qui la choquait les lectures d’un jeune homme. (SG 836/230).

(4)

…ma mère me dit, entendant que je faisais dire au chauffeur d’aller chercher Albertine : « Comme tu dépenses de l’argent ! (Françoise, dans son langage simple et expressif, disait avec plus de force : « L’argent file. ») Tâche, continua maman, de ne pas devenir comme Charles de Sévigné, dont sa mère disait : « Sa main est un creuset où l’argent se fond. » Et puis je crois que tu es vraiment assez sorti avec Albertine. Je t’assure que c’est exagéré, que même pour elle cela peut sembler ridicule. J’ai été enchantée que cela te distraie, je ne te demande pas de ne plus la voir, mais enfin qu’il ne soit pas impossible de vous rencontrer l’un sans l’autre. (SG 1018/406).

(5)

Mais, à ce projet, si au début ma mère n’avait pas été hostile (parlant gentiment à mon amie comme une maman dont le fils vient d’être gravement blessé, et qui est reconnaissante à la jeune maîtresse qui le soigne avec dévouement), elle l’était devenue depuis qu’il s’était trop complètement réalisé et que le séjour de la jeune fille se prolongeait chez nous, et chez nous en l’absence de mes parents. Cette hostilité, je ne peux pourtant pas dire que ma mère me la manifestât jamais. Comme autrefois, quand elle avait cessé d’oser me reprocher ma nervosité, ma paresse, maintenant elle se faisait un scrupule – que je n’ai peut-être pas tout à fait deviné au moment, ou pas voulu deviner – de risquer, en faisant quelques réserves sur la jeune fille avec laquelle je lui avais dit que j’allais me fiancer, d’assombrir ma vie, de me rendre plus tard moins dévoué pour ma femme, de semer peut-être, pour quand elle-même ne serait plus, le remords de l’avoir peinée en épousant Albertine. Maman préférait paraître approuver un choix sur lequel elle avait le sentiment qu’elle ne pourrait pas me faire revenir. Mais tous ceux qui l’ont vue à cette époque m’ont dit qu’à sa douleur d’avoir perdu sa mère s’ajoutait un air de perpétuelle préoccupation  (Pris 13/7).

(6)

 » Tu ne devineras jamais qui m’a fait une visite d’au moins trois heures, me dit ma mère. Je compte trois heures, c’est peut-être plus, elle était arrivée presque en même temps que la première personne, qui était Mme Cottard, a vu successivement, sans bouger, entrer et sortir mes différentes visites – et j’en ai eu plus de trente – et ne m’a quittée qu’il y a un quart d’heure. Si tu n’avais pas eu ton amie Andrée, je t’aurais fait appeler. – Mais enfin qui était-ce ? – Une personne qui ne fait jamais de visites. – La princesse de Parme ? – Décidément, j’ai un fils plus intelligent que je ne croyais. Ce n’est pas un plaisir de te faire chercher un nom, car tu trouves tout de suite.   (Fug 612/193).

(7)

Ma mère m’avait emmené passer quelques semaines à Venise et – comme il peut y avoir de la beauté aussi bien que dans les choses les plus humbles dans les plus précieuses – j’y goûtais des impressions analogues à celles que j’avais si souvent ressenties autrefois à Combray, mais transposées selon un mode entièrement différent et plus riche. (Fug 623/203).

(8)

Quand j’appris, le jour même où nous allions rentrer à Paris, que Mme Putbus, et par conséquent sa femme de chambre, venaient d’arriver à Venise, je demandai à ma mère de remettre notre départ de quelques jours; l’air qu’elle eut de ne pas prendre ma prière en considération ni même au sérieux réveilla dans mes nerfs excités par le printemps vénitien ce vieux désir de résistance à un complot imaginaire tramé contre moi par mes parents (qui se figuraient que je serais bien forcé d’obéir), cette volonté de lutte, ce désir qui me poussait jadis à imposer brusquement ma volonté à ceux que j’aimais le plus, quitte à me conformer à la leur après que j’avais réussi à les faire céder. Je dis à ma mère que je ne partirais pas, mais elle, croyant plus habile de ne pas avoir l’air de penser que je disais cela sérieusement, ne me répondit même pas. Je repris qu’elle verrait bien si c’était sérieux ou non. Et quand fut venue l’heure où, suivie de toutes mes affaires, elle partit pour la gare, je me fis apporter une consommation sur la terrasse, devant le canal, et m’y installai, regardant se coucher le soleil tandis que sur une barque arrêtée en face de l’hôtel un musicien chantait  » sole mio « . (Fug 652/231).

 

 

 

 

 

 

 

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