Odette

odetteOdette d’après David Richardson

Nombre de citations du personnage dans chacun des sept livres de la Recherche

Total

Swann

JF

Guer

SG

Pris

Fug

TR

1046

489

340

29

73

29

32

54

 

Modèles possibles : Laure Hayman, courtisane célèbre qui s’est reconnue dans le personnage d’Odette et a adressé à Marcel Proust une lettre furibonde ; Léonie Closmesnil, autre courtisane ; Mme Straus, bien que personne distinguée et fidèle à son mari ; marquise d’Audiffret.

Le nom de Mme Swann apparaît pour la première fois dans « du côté de chez Swann ». Le narrateur encore enfant regrette que sa mère ne soit pas aussi coquette que Mme Swann qui est soupçonnée par les habitants de Combray d’avoir une aventure avec M. de Charlus, un des membres de la famille des Guermantes (1). D’ailleurs la famille du narrateur n’apprécie pas le mariage de leur ancien ami Swann avec Odette de Crécy et Swann en est conscient aussi il ne se rend jamais chez les parents du narrateur avec sa femme (2).

Le narrateur enfant la verra pour la première fois chez son oncle Adolphe et il sera très impressionné par cette rencontre avec cette cocotte toute vêtue en rose. Ce n’est que bien plus tard qu’il réalisera que cette dame était Odette (3).

Odette de Crécy fait partie du petit groupe qui fréquente le salon de Madame Verdurin et c’est elle qui demande aux Verdurin de recevoir Swann à leurs soirées (4). Elle a un certain charme mais son physique n’a pas particulièrement frappé Swann lors de leur première rencontre (5) Mme Verdurin qui a une âme d’entremetteuse va favoriser leur rapprochement des deux jeunes gens (6).

Swann est aveuglé par l’amour et ne voit pas ou ne veut pas voir qu’Odette est une femme facile. Il met beaucoup de temps avant de lui demander ses faveurs. Un soir elle devient sa maîtresse dans la voiture qui les ramène. Odette porte à son chemisier un catleyas ils utiliseront par la suite l’expression de « faire catleyas » pour dire « faire l’amour »  (7). Désormais Swann passera toutes ses nuits auprès d’Odette (8).

Odette et Swann fréquentent assidûment le salon des Verdurin or un soir Odette y amène M. de Forcheville, déclenchant ainsi la jalousie de son amant bien que celui-ci s’en défende (9). Swann est de plus en plus amoureux d’Odette et fait preuve d’une jalousie maladive mais Odette se détache peu à peu de lui  et se montre de plus en plus distante. Comme pour garder ses faveurs Swann toujours généreux lui donne sans hésiter tout l’argent qu’elle demande chaque fois qu’elle déclare être dans l’embarras ou bien il lui fait de somptueux cadeaux dans les moments où ses soupçons se calment un peu (10).

Faiseuse et briseuse de ménages, Mme Verdurin décide de favoriser l’idylle qui est née depuis quelques temps déjà entre Odette et M de Forcheville, au grand désarroi de Swann (11).

Swann reçoit une lettre anonyme l’informant qu’Odette le trompe avec de nombreux hommes et femmes. Bien qu’il ait eu depuis quelques temps un faisceau d’informations allant dans le sens de ces révélations mais les accusations révélées dans la missive restent constamment présentes dans son esprit aussi devient-il de plus en plus jaloux et inquisiteur. Odette fait des demis aveux, ment effrontément, se montre maladroite dans ses explications ce qui calme parfois Swann mais pour peu de temps  (12) ; elle s’absente fréquemment de Paris pour faire des croisières sur le yacht des Verdurin. L’une d’elle va durer près d’un an. Ces absences longues et répétées vont permettre d’apaiser quelque peu la tension qui existe entre les deux amants (13), puis Swann a un jour la preuve irréfutable qu’Odette le trompe avec Forcheville. A partir de cet instant il cesse de l’aimer ce qui ne l’empêchera pas de l’épouser quelques temps plus tard, à la grande surprise de son entourage et d’Odette elle-même (14). « Un amour de Swann » se termine sur la phrase célèbre prononcée par Swann : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! ». (Swann 382/517).

Swann et Odette ont eu une fille, Gilberte, que le narrateur enfant a l’occasion de rencontrer lors de ses promenades sur les allées des Champs Elysées. Il tombe amoureux d’elle et meurt d’envie de rencontrer Swann et Odette mais ses parents ne le souhaitent pas tant Mme Swann est toujours précédée de sa mauvaise réputation (15).  Le narrateur déploie tous ses efforts pour être invité chez Gilberte et c’est avec l’aide du docteur Cottard qu’il parviendra à ses fins (16). Il prend alors l’habitude de rendre visite très fréquemment à Gilberte et éprouve un plaisir évident à rencontrer Odette. Il est également impressionné par le luxe dans lequel elle vit (17). A la longue Gilberte est lassée par la fréquence des visites du narrateur et le lui fait sentir. Ils vont finir par se brouiller mais le narrateur poursuit ses visites chez Mme Swann et y trouve  toujours beaucoup de plaisir (18).

L’affaire Dreyfus prend de l’ampleur et Madame Swann demande à son mari, d’origine juive, de faire montre de discrétion (19) car elle sait qu’elle ne jouit pas à titre personnel de la meilleure réputation auprès de la majorité des aristocrates du Faubourg Saint-Germain et parmi eux Robert de Saint-Loup. Elle craint que l’antijudaïsme qui est fréquent dans ce milieu risque de lui être préjudiciable (20).

Sous la pression de son mari, Odette a délaissé le clan Verdurin et tient désormais son propre salon littéraire qui connaît un grand succès et attire de plus en plus de monde, Bergotte devient la coqueluche de son salon (21) cependant la duchesse de Guermantes refuse toujours de la rencontrer. Ce n’est que dans « Sodome et Gomorrhe » que l’on découvre qu’Odette a eu une enfance malheureuse ce qui peut expliquer sa vie amoureuse tourmentée (22). C’est Charlus qui dévoile avec complaisance au narrateur et à Brichot les débauches de la jeune femme. Il explique que c’est lui qui a fait connaître Odette à Swann et raconte qu’elle l’obligeait à faire des « parties terribles, à cinq, à six ». Il se met à énumérer les noms des amants d’Odette comme on récite la liste des rois de France (23).

Au grand étonnement de certains, la mort de Swann affecte beaucoup Odette. Cependant, bien vite elle épouse le comte de Forcheville (24). Elle qui était habituée à la générosité de Swann voit ses désirs de luxe bridés. En effet, son nouveau mari a mangé sa fortune et Gilberte très fortunée se refuse à l’aider (25).

Pour des raisons de santé, le narrateur doit quitter Paris durant plusieurs années. Lorsqu’il y revient et fréquente à nouveau les salons et éprouve alors de la peine à reconnaître Odette (26).

Jusque dans la vieillesse Odette continuera à avoir des aventures amoureuses. Ainsi deviendra-t-elle la maîtresse du duc de Guermantes (27).

(1)

Je regrettais que ma mère ne se teignît pas les cheveux et ne se mît pas de rouge aux lèvres comme j’avais entendu dire par notre voisine Mme Sazerat que Mme Swann le faisait pour plaire, non à son mari, mais à M. de Charlus, et je pensais que nous devions être pour elle un objet de mépris, ce qui me peinait surtout à cause de Mlle Swann qu’on m’avait dit être une si jolie petite fille et à laquelle je rêvais souvent en lui prêtant chaque fois un même visage arbitraire et charmant. (Swann 99/169).

(2)

Cette opinion de mes parents sur les relations de Swann leur parut ensuite confirmée par son mariage avec une femme de la pire société, presque une cocotte que, d’ailleurs, il ne chercha jamais à présenter, continuant à venir seul chez nous, quoique de moins en moins, mais d’après laquelle ils crurent pouvoir juger—supposant que c’était là qu’il l’avait prise—le milieu, inconnu d’eux, qu’il fréquentait habituellement. (Swann 20/71).

(3)

J’entendis mon oncle grommeler, se fâcher ; finalement le valet de chambre me fit entrer. Sur la table, il y avait la même assiette de massepains que d’habitude ; mon oncle avait sa vareuse de tous les jours, mais en face de lui, en robe de soie rose avec un grand collier de perles au cou, était assise une jeune femme qui achevait de manger une mandarine. L’incertitude où j’étais s’il fallait dire madame ou mademoiselle me fit rougir…(Swann 76/139)

(4)

Aussi quand cette année-là, la demi-mondaine raconta à M. Verdurin qu’elle avait fait la connaissance d’un homme charmant, M. Swann, et insinua qu’il serait très heureux d’être reçu chez eux, M. Verdurin transmit-il séance tenante la requête à sa femme. (Il n’avait jamais d’avis qu’après sa femme, dont son rôle particulier était de mettre à exécution les désirs, ainsi que les désirs des fidèles, avec de grandes ressources d’ingéniosité.)
—Voici Mme de Crécy qui a quelque chose à te demander. Elle désirerait te présenter un de ses amis, M. Swann. Qu’en dis-tu ?
— »Mais voyons, est-ce qu’on peut refuser quelque chose à une petite perfection comme ça. Taisez-vous, on ne vous demande pas votre avis, je vous dis que vous êtes une perfection. » (Swann 190/282).

(5)

…elle était apparue à Swann non pas certes sans beauté, mais d’un genre de beauté qui lui était indifférent, qui ne lui inspirait aucun désir, lui causait même une sorte de répulsion physique, de ces femmes comme tout le monde a les siennes, différentes pour chacun, et qui sont l’opposé du type que nos sens réclament. Pour lui plaire elle avait un profil trop accusé, la peau trop fragile, les pommettes trop saillantes, les traits trop tirés. Ses yeux étaient beaux mais si grands qu’ils fléchissaient sous leur propre masse, fatiguaient le reste de son visage et lui donnaient toujours l’air d’avoir mauvaise mine ou d’être de mauvaise humeur. (Swann 195/288).

(6)

Odette était allée s’asseoir sur un canapé de tapisserie qui était près du piano :
—Vous savez, j’ai ma petite place, dit-elle à Mme Verdurin.
Celle-ci, voyant Swann sur une chaise, le fit lever :
— »Vous n’êtes pas bien là, allez donc vous mettre à côté d’Odette, n’est-ce pas Odette, vous ferez bien une place à M. Swann ? » (Swann 207/303).

(7)

Mais il était si timide avec elle, qu’ayant fini par la posséder ce soir-là, en commençant par arranger ses catleyas, soit crainte de la froisser, soit peur de paraître rétrospectivement avoir menti, soit manque d’audace pour formuler une exigence plus grande que celle-là (qu’il pouvait renouveler puisqu’elle n’avait pas fiché Odette la première fois), les jours suivants il usa du même prétexte. Si elle avait des catleyas à son corsage, il disait : « C’est malheureux, ce soir, les catleyas n’ont pas besoin d’être arrangés, ils n’ont pas été déplacés comme l’autre soir ; (Swann 233/335).

(8)

S’il arrivait après l’heure où Odette envoyait ses domestiques se coucher, avant de sonner à la porte du petit jardin, il allait d’abord dans la rue, où donnait au rez-de-chaussée, entre les fenêtres toutes pareilles, mais obscures, des hôtels contigus, la fenêtre, seule éclairée, de sa chambre. Il frappait au carreau, et elle, avertie, répondait et allait l’attendre de l’autre côté, à la porte d’entrée. (Swann 236/338).

   (9)
Enfin, peut-être avait-il surtout perdu, ce soir-là, de son indulgence en voyant l’amabilité que Mme Verdurin déployait pour ce Forcheville qu’Odette avait eu la singulière idée d’amener. Un peu gênée vis-à-vis de Swann, elle lui avait demandé en arrivant :
—Comment trouvez-vous mon invité ?
Et lui, s’apercevant pour la première fois que Forcheville qu’il connaissait depuis longtemps pouvait plaire à une femme et était assez bel homme, avait répondu : « Immonde ! » Certes, il n’avait pas l’idée d’être jaloux d’Odette, mais il ne se sentait pas aussi heureux que d’habitude … (Swann 253/360).

(10)

Souvent elle avait des embarras d’argent et, pressée par une dette, le priait de lui venir en aide. Il en était heureux comme de tout ce qui pouvait donner à Odette une grande idée de l’amour qu’il avait pour elle, ou simplement une grande idée de son influence, de l’utilité dont il pouvait lui être. Sans doute si on lui avait dit au début : « c’est ta situation qui lui plaît », et maintenant : « c’est pour ta fortune qu’elle t’aime », il ne l’aurait pas cru, et n’aurait pas été d’ailleurs très mécontent qu’on se la figurât tenant à lui,—qu’on les sentît unis l’un à l’autre—par quelque chose d’aussi fort que le snobisme ou l’argent. (Swann 267/376).

Après ces tranquilles soirées, les soupçons de Swann étaient calmés ; il bénissait Odette et le lendemain, dès le matin, il faisait envoyer chez elle les plus beaux bijoux, parce que ces bontés de la veille avaient excité ou sa gratitude, ou le désir de les voir se renouveler, ou un paroxysme d’amour qui avait besoin de se dépenser. (Swann 300/447).

(11)

M. et Mme Verdurin firent monter avec eux Forcheville, la voiture de Swann s’était rangée derrière la leur dont il attendait le départ pour faire monter Odette dans la sienne.
— »Odette, nous vous ramenons, dit Mme Verdurin, nous avons une petite place pour vous à côté de M. de Forcheville.
— »Oui, Madame », répondit Odette.
— »Comment, mais je croyais que je vous reconduisais », s’écria Swann, disant sans dissimulation, les mots nécessaires, car la portière était ouverte, les secondes étaient comptées, et il ne pouvait rentrer sans elle dans l’état où il était.
— »Mais Mme Verdurin m’a demandé… »
— »Voyons, vous pouvez bien revenir seul, nous vous l’avons laissée assez de fois, dit Mme Verdurin. »
—Mais c’est que j’avais une chose importante à dire à Madame.
—Eh bien ! vous la lui écrirez…
—Adieu, lui dit Odette en lui tendant la main. (Swann 285/398).

(12)

Un jour il reçut une lettre anonyme, qui lui disait qu’Odette avait été la maîtresse d’innombrables hommes (dont on lui citait quelques-uns parmi lesquels ForchevilleM. de Bréauté et le peintre), de femmes, et qu’elle fréquentait les maisons de passe. Il fut tourmenté de penser qu’il y avait parmi ses amis un être capable de lui avoir adressé cette lettre (car par certains détails elle révélait chez celui qui l’avait écrite une connaissance familière de la vie de Swann)… (Swann 356).
… Quant au fond même de la lettre, il ne s’en inquiéta pas, car pas une des accusations formulées contre Odette n’avait l’ombre de vraisemblance. (Swann 359/486).

(13)

Le peintre ayant été malade, le docteur Cottard lui conseilla un voyage en mer; plusieurs fidèles parlèrent de partir avec lui; les Verdurin ne purent se résoudre à rester seuls, louèrent un yacht, puis s’en rendirent acquéreurs et ainsi Odette fit de fréquentes croisières. Chaque fois qu’elle était partie depuis un peu de temps, Swann sentait qu’il commençait à se détacher d’elle, mais comme si cette distance morale était proportionnée à la distance matérielle, dès qu’il savait Odette de retour, il ne pouvait pas rester sans la voir. Une fois, partis pour un mois seulement, croyaient-ils, soit qu’ils eussent été tentés en route, soit que M. Verdurin eût sournoisement arrangé les choses d’avance pour faire plaisir à sa femme et n’eût averti les fidèles qu’au fur et à mesure, d’Alger ils allèrent à Tunis, puis en Italie, puis en Grèce, à Constantinople, en Asie Mineure. Le voyage durait depuis près d’un an. (Swann 373/507).

(14)

…quand Swann ramassa par hasard près de lui la preuve que Forcheville avait été l’amant d’Odette, il s’aperçut qu’il n’en ressentait aucune douleur, que l’amour était loin maintenant et regretta de n’avoir pas été averti du moment où il le quittait pour toujours. (Swann 378/513).

Odette n’avait pas cru que Swann finirait par l’épouser ; chaque fois qu’elle lui annonçait tendancieusement qu’un homme comme il faut venait de se marier avec sa maîtresse, elle lui avait vu garder un silence glacial et tout au plus, si elle l’interpellait directement en lui demandant : « Alors, tu ne trouves pas que c’est très bien, que c’est bien beau ce qu’il a fait là, pour une femme qui lui a consacré sa jeunesse ? », répondre sèchement : « Mais je ne te dis pas que ce soit mal, chacun agit à sa guise. » (JF 467/39).

(15)

Mais naturellement, répondit ma mère qui avait toujours l’air de craindre que si elle eût avoué que nous étions en froid avec Swann, on eût cherché à les réconcilier plus qu’elle ne souhaitait, à cause de Mme Swann qu’elle ne voulait pas connaître. « C’est lui qui est venu me saluer, je ne le voyais pas. (Swann 415/558).

(16)

Or il arriva que tandis que M. de Norpois apprenant que je ne connaissais pas et aurais aimé connaître Mme Swann, s’était bien gardé de lui parler de moi, Cottard, qu’elle avait pour médecin, ayant induit de ce qu’il avait entendu dire à Bloch qu’elle me connaissait beaucoup et m’appréciait, pensa que, quand il la verrait, dire que j’étais un charmant garçon avec lequel il était lié, ne pourrait en rien être utile pour moi et serait flatteur pour lui, deux raisons qui le décidèrent à parler de moi à Odette dès qu’il en trouva l’occasion. Alors je connus cet appartement d’où dépassait jusque dans l’escalier le parfum dont se servait Mme Swann, mais qu’embaumait bien plus encore le charme particulier et douloureux qui émanait de la vie de Gilberte. (JF 503/73).

(17)

…quand Mme Swann me recevait un moment dans sa chambre où trois belles et imposantes créatures, sa première, sa deuxième et sa troisième femmes de chambre préparaient en souriant des toilettes merveilleuses, et vers laquelle sur l’ordre proféré par le valet de pied en culotte courte que madame désirait me dire un mot, je me dirigeais par le sentier sinueux d’un couloir tout embaumé à distance des essences précieuses qui exhalaient sans cesse du cabinet de toilette leurs effluves odoriférants. (JF 510/81).

(18)

D’ailleurs si je m’arrangeais toujours, avant d’aller chez Mme Swann, à être certain de l’absence de sa fille, cela tenait peut-être autant qu’à ma résolution d’être brouillé avec elle, à cet espoir de réconciliation qui se superposait à ma volonté de renoncement (bien peu sont absolus, au moins d’une façon continue, dans cette âme humaine dont une des lois, fortifiée par les afflux inopinés de souvenirs différents, est l’intermittence) et me masquait ce qu’elle avait de trop cruel. (JF 591/161).

(19)

Mme Swann, voyant les proportions que prenait l’affaire Dreyfus et craignant que les origines de son mari ne se tournassent contre elle, l’avait supplié de ne plus jamais parler de l’innocence du condamné. Quand il n’était pas là, elle allait plus loin et faisait profession du nationalisme le plus ardent ; elle ne faisait que suivre en cela d’ailleurs Mme Verdurin chez qui un antisémitisme bourgeois et latent s’était réveillé et avait atteint une véritable exaspération. Mme Swann avait gagné à cette attitude d’entrer dans quelques-unes des ligues de femmes du monde antisémite qui commençaient à se former et avait noué des relations avec plusieurs personnes de l’aristocratie. (Guer 252/243).

(20)

Je ne veux pas que ma mère me présente à Mme Swann, me dit Saint–Loup. C’est une ancienne grue. Son mari est juif et elle nous le fait au nationalisme. (Guer 264/254).

(21)

Pour Mme Swann, il est vrai, la nouveauté qu’elle représentait n’avait pas le même caractère collectif. Son salon s’était cristallisé autour d’un homme, d’un mourant, qui avait presque tout d’un coup passé, aux moments où son talent s’épuisait, de l’obscurité à la grande gloire. L’engouement pour les œuvres de Bergotte était immense. Il passait toute la journée, exhibé, chez Mme Swann, qui chuchotait à un homme influent : « Je lui parlerai, il vous fera un article. » Il était, du reste, en état de le faire, et même un petit acte pour Mme Swann. Plus près de la mort, il allait un peu moins mal qu’au temps où il venait prendre des nouvelles de ma grand’mère. C’est que de grandes douleurs physiques lui avaient imposé un régime. La maladie est le plus écouté des médecins : à la bonté, au savoir on ne fait que promettre ; on obéit à la souffrance. Certes, le petit clan des Verdurin avait actuellement un intérêt autrement vivant que le salon légèrement nationaliste, plus encore littéraire, et avant tout bergottique, de Mme Swann. (SG 743/141).

(22)

N’y avait-il pas un abîme entre Albertine, jeune fille d’assez bonne famille bourgeoise, et Odette, cocotte vendue par sa mère dès son enfance ? (SG 834/228).

(23)

De ce jour-là elle ne cessa plus de me cramponner, elle ne savait pas un mot d’orthographe, c’est moi qui faisais ses lettres. Et puis c’est moi qui ensuite ai été chargé de la promener. Voilà, mon enfant, ce que c’est que d’avoir une bonne réputation, vous voyez. Du reste, je ne la méritais qu’à moitié. Elle me forçait à lui faire faire des parties terribles, à cinq, à six.  » Et les amants qu’avait eus successivement Odette (elle avait été avec un tel, puis avec un pauvre Swann aveuglé par la jalousie et par l’amour, tels ces hommes dont pas un seul n’avait été deviné par lui tour à tour, supputant les chances et croyant aux serments plus affirmatifs qu’une contradiction qui échappe à la coupable, contradiction bien plus insaisissable, et pourtant bien plus significative, et dont le jaloux pourrait se prévaloir plus logiquement que de renseignements qu’il prétend faussement avoir eus, pour inquiéter sa maîtresse), ces amants, M. de Charlus se mit à les énumérer avec autant de certitude que s’il avait récité la liste des Rois de France. (Pris 300/287).

(24)

Après la mort de Swann, Odette, qui étonna tout le monde par une douleur profonde, prolongée et sincère, se trouvait être une veuve très riche. Forcheville l’épousa, après avoir entrepris une longue tournée de châteaux et s’être assuré que sa famille recevrait sa femme. (Cette famille fit quelques difficultés, mais céda devant l’intérêt de ne plus avoir à subvenir aux dépenses d’un parent besogneux qui allait passer d’une quasi-misère à l’opulence.) (Fug 574/155).

(25)

C’est que l’âge avait laissé à Mme Swann (devenue Mme de Forcheville) le goût qu’elle avait toujours eu d’être entretenue, mais, par la désertion des admirateurs, lui en avait retiré les moyens. Elle souhaitait chaque jour un nouveau collier, une nouvelle robe brochée de brillants, une plus luxueuse automobile, mais elle avait peu de fortune, Forcheville ayant presque tout mangé, et – quel ascendant israélite gouvernait en cela Gilberte ? – elle avait une fille adorable, mais affreusement avare, comptant l’argent à son mari et naturellement bien plus à sa mère. (Fug 684/263).

(26)

Seule peut-être Mme de Forcheville, que j’aperçus alors comme injectée d’un liquide, d’une espèce de paraffine qui gonfle la peau, mais l’empêche de se modifier, avait l’air d’une cocotte d’autrefois à jamais « naturalisée » . (TR 947).

L’aspect de Mme de Forcheville était si miraculeux, qu’on ne pouvait même pas dire qu’elle avait rajeuni mais plutôt qu’avec tous ses carmins, toutes ses rousseurs, elle avait refleuri. Plus même que l’incarnation de l’exposition universelle de 1878, elle eût été dans une exposition végétale d’aujourd’hui, la curiosité et le clou. (TR 950/254).

(27)

Gilberte, nous l’avons vu, avait voulu éviter un conflit avec sa tante au sujet de Rachel. Elle avait bien fait : [Haut] il n’était déjà pas facile de prendre devant Mme de Guermantes la défense de la fille d’Odette, tant son animosité était grande, et cela parce que la manière nouvelle dont la duchesse m’avait dit être trompée, était la manière dont le duc la trompait, si extraordinaire que cela pût paraître à qui savait l’âge d’Odette, avec Mme de Forcheville.

Quand on pensait à l’âge que devait avoir maintenant Mme de Forcheville, cela semblait en effet, extraordinaire. (TR note de la page 1015/319).

 

 

6 réflexions au sujet de « Odette »

  1. Merci pour votre site ad-mi-ra-ble…
    Dans La Fugitive, Pléiade 1954, page 673, je lis:
     » ….. non pas à cause des Guermantes mais de Jupien, dont notre lecteur plus instruit sait qu’Odette était la cousine germaine. »
    J’en tombe de ma chaise.

    • J’avais moi-même été très étonné par ce passage lu il y a quelques années et m’étais promis alors de creuser le sujet, mais cela m’était sorti de l’esprit. Merci pour votre message et je vais interroger une amie américaine incollable pour tout ce qui se rapporte à Marcel Proust et je ne manquerai pas de vous contacter si j’ai des informations.
      Bien cordialement.

      • Dans le genre, il y aussi Gilberte finissant duchesse de Guermantes… ce qui entrainerait Jupien vers les sommets du Faubourg, au grand étonnement de Charlus probablement !

        • J’ai eu quelques informations concernant ce cousinage étrange. Tout d’abord, il n’en est question nulle part ailleurs dans l’oeuvre. Pour certains, il s’agit d’une incohérence de plus chez Marcel Proust qui se mélangeait parfois les pinceaux ou plutôt les becquets et autres paperolles. Pour d’autres, c’est une idée que Marcel aurait lancée puis aurait abandonnée, par simple oubli ou faute de temps ?
          A chacun d’apprécier la chose comme il l’entend.

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