Le snobisme

Peut-être n’est-il pas inutile de donner une définition du snobisme, une parmi tant d’autre, il est vrai. Pour le Robert, est snob une personne qui cherche à être assimilée aux gens distingués de la haute société, en faisant étalage des manières, des goûts, des modes qu’elle lui emprunte sans discernement, ainsi que des relations qu’elle y peut avoir. Le snobisme est un révélateur puissant de l’âme humaine. Le snobisme le plus répandu est le snobisme social parce qu’il est propre à toute les couches sociales. En effet, il touche aussi bien les personnes qui se trouvent en haut de l’échelle sociale, qui ont déjà beaucoup et n’ont pas grand-chose à prouver et qui font preuve d’un snobisme que l’on pourrait qualifier de « descendant » , que ceux, prétendus « inférieurs » qui, du fait de cette position inconfortable, font preuve d’un snobisme « ascensionnel » préoccupés qu’ils sont de rejoindre la première catégorie. Enfin, il y a ceux qui se trouvant au milieu de l‘échelle pratiquent les deux snobismes à la fois.

Les personnages de la Recherche sont nombreux à nous offrir des portraits de ces différentes catégories de snob. .Nous reprenons dans ce chapitre quelques exemples choisis, au lecteur de les classer dans la catégorie à laquelle chacun d’entre eux appartient.

Monsieur Legrandin

C’est le  premier snob que nous rencontrons dans la Recherche. Il suffit de le voir, à la sortie de la grand’messe de Combray, s’agiter pour plaire à une marquise du voisinage.

La figure de Legrandin exprimait une animation, un zèle extraordinaires ; il fit un profond salut avec un renversement secondaire en arrière, qui ramena brusquement son dos au-delà de la position de départ et qu’avait dû lui apprendre le mari de sa sœur, Mme de Cambremer. Ce redressement rapide fit refluer en une sorte d’onde fougueuse et musclée la croupe de Legrandin que je ne supposais pas si charnue ; et je ne sais pourquoi cette ondulation de pure matière, ce flot tout charnel, sans expression de spiritualité et qu’un empressement plein de bassesse fouettait en tempête, éveillèrent tout d’un coup dans mon esprit la possibilité d’un Legrandin tout différent de celui que nous connaissions. Cette dame le pria de dire quelque chose à son cocher, et tandis qu’il allait jusqu’à la voiture, l’empreinte de joie timide et dévouée que la présentation avait marquée sur son visage y persistait encore. Ravi dans une sorte de rêve, il souriait, puis il revint vers la dame en se hâtant et, comme il marchait plus vite qu’il n’en avait l’habitude, ses deux épaules oscillaient de droite et de gauche ridiculement, et il avait l’air tant il s’y abandonnait entièrement en n’ayant plus souci du reste, d’être le jouet inerte et mécanique du bonheur. (Swann 124/200).

 Un autre jour, le Narrateur lui demande s’il connaît le duc de Guermantes. Au lieu de répondre simplement à une question aussi simple, il se perd dans des digressions alambiquées pour le moins drôles mais pitoyables.

Mais à ce nom de Guermantes, je vis au milieu des yeux bleus de notre ami se ficher une petite encoche brune comme s’ils venaient d’être percés par une pointe invisible, tandis que le reste de la prunelle réagissait en sécrétant des flots d’azur. Le cerne de sa paupière noircit, s’abaissa. Et sa bouche marquée d’un pli amer se ressaisissant plus vite sourit, tandis que le regard restait douloureux, comme celui d’un beau martyr dont le corps est hérissé de flèches : « Non, je ne les connais pas », dit-il, mais au lieu de donner à un renseignement aussi simple, à une réponse aussi peu surprenante le ton naturel et courant qui convenait, il le débita en appuyant sur les mots, en s’inclinant, en saluant de la tête, à la fois avec l’insistance qu’on apporte, pour être cru, à une affirmation invraisemblable,—comme si ce fait qu’il ne connût pas les Guermantes ne pouvait être l’effet que d’un hasard singulier—et aussi avec l’emphase de quelqu’un qui, ne pouvant pas taire une situation qui lui est pénible, préfère la proclamer pour donner aux autres l’idée que l’aveu qu’il fait ne lui cause aucun embarras, est facile, agréable, spontané, que la situation elle-même—l’absence de relations avec les Guermantes,—pourrait bien avoir été non pas subie, mais voulue par lui, résulter de quelque tradition de famille, principe de morale ou vœu mystique lui interdisant nommément la fréquentation des Guermantes. « Non, reprit-il, expliquant par ses paroles sa propre intonation, non, je ne les connais pas, je n’ai jamais voulu, j’ai toujours tenu à sauvegarder ma pleine indépendance ; au fond je suis une tête jacobine, vous le savez. Beaucoup de gens sont venus à la rescousse, on me disait que j’avais tort de ne pas aller à Guermantes, que je me donnais l’air d’un malotru, d’un vieil ours. Mais voilà une réputation qui n’est pas pour m’effrayer, elle est si vraie ! Au fond, je n’aime plus au monde que quelques églises, deux ou trois livres, à peine davantage de tableaux, et le clair de lune quand la brise de votre jeunesse apporte jusqu’à moi l’odeur des parterres que mes vieilles prunelles ne distinguent plus. » Je ne comprenais pas bien que pour ne pas aller chez des gens qu’on ne connaît pas, il fût nécessaire de tenir à son indépendance, et en quoi cela pouvait vous donner l’air d’un sauvage ou d’un ours. Mais ce que je comprenais c’est que Legrandin n’était pas tout à fait véridique quand il disait n’aimer que les églises, le clair de lune et la jeunesse ; il aimait beaucoup les gens des châteaux et se trouvait pris devant eux d’une si grande peur de leur déplaire qu’il n’osait pas leur laisser voir qu’il avait pour amis des bourgeois, des fils de notaires ou d’agents de change, préférant, si la vérité devait se découvrir, que ce fût en son absence, loin de lui et « par défaut » ; il était snob.(Swann199/203)

 

Cottard

Il a une réaction identique à celle de Legrandin lorsqu’on le questionne sur son degré d’intimité avec les Guermantes

Si un client de Cottard lui demandait : «Rencontrez-vous quelquefois les Guermantes »» c’est de la meilleure foi du monde que le professeur répondait : «Peut-être pas justement les Guermantes, je ne sais pas. Mais je vois tout ce monde-là chez des amis à moi. Vous avez certainement entendu parler des Verdurin. Ils connaissent tout le monde. Et puis eux, du moins, ce ne sont pas des gens chics décatis. Il y a du répondant. On évalue généralement que Mme Verdurin est riche à trente-cinq millions. Dame, trente-cinq millions, c’est un chiffre. Aussi elle n’y va pas avec le dos de la cuiller. Vous me parliez de la duchesse de Guermantes. Je vais vous dire la différence : Mme Verdurin c’est une grande dame, la duchesse de Guermantes est probablement une purée. Vous saisissez bien la nuance, n’est-ce pas « En tout cas, que les Guermantes aillent ou non chez Mme Verdurin, elle reçoit, ce qui vaut mieux, les d’Sherbatoff, les d’Forcheville, et tutti quanti, des gens de la plus haute volée, toute la noblesse de France et de Navarre, à qui vous me verriez parler de pair à compagnon. D’ailleurs ce genre d’individus recherche volontiers les princes de la science», ajoutait-il avec un sourire d’amour-propre béat, amené à ses lèvres par la satisfaction orgueilleuse, non pas tellement que l’expression jadis réservée aux Potain, aux Charcot, s’appliquât maintenant à lui, mais qu’il sût enfin user comme il convenait de toutes celles que l’usage autorise et, qu’après les avoir longtemps piochées, il possédait à fond. (SG 880/273)

 

La princesse de Luxembourg

Elle rencontre sur la jetée de Balbec, le narrateur et sa grand-mère.et, alors qu’elle se trouve au sommet de la hiérarchie sociale, sous prétexte de se mettre à la portée de ses interlocuteurs, sous le prétexte de les mettre à l’aise, elle les traite de manière infantile.

Elle sortait tous les matins faire son tour de plage presque à l’heure où tout le monde après le bain remontait pour déjeuner et comme le sien était seulement à une heure et demie, elle ne rentrait à sa villa que longtemps après que les baigneurs avaient abandonné la digue déserte et brûlante. Mme de Villeparisis présenta ma grand’mère, voulut me présenter, mais dut me demander mon nom, car elle ne se le rappelait pas. Elle ne l’avait peut-être jamais su, ou en tous cas avait oublié depuis bien des années à qui ma grand’mère avait marié sa fille. Ce nom parut faire une vive impression sur Mme de Villeparisis. Cependant la princesse de Luxembourg nous avait tendu la main et, de temps en temps, tout en causant avec la marquise, elle se détournait pour poser de doux regards, sur ma grand’mère et sur moi, avec cet embryon de baiser qu’on ajoute au sourire quand celui-ci s’adresse à un bébé avec sa nounou. Même dans son désir de ne pas avoir l’air de siéger dans une sphère supérieure à la nôtre, elle avait sans doute mal calculé la distance, car, par une erreur de réglage, ses regards s’imprégnèrent d’une telle bonté que je vis approcher le moment où elle nous flatterait de la main comme deux bêtes sympathiques qui eussent passé la tête vers elle, à travers un grillage, au Jardin d’Acclimatation. Aussitôt du reste cette idée d’animaux et de Bois-de-Boulogne prit plus de consistance pour moi. C’était l’heure où la digue est parcourue par des marchands ambulants et criards qui vendent des gâteaux, des bonbons, des petits pains. Ne sachant que faire pour nous témoigner sa bienveillance, la princesse arrêta le premier qui passa ; il n’avait plus qu’un pain de seigle, du genre de ceux qu’on jette aux canards. La princesse le prit et me dit : « C’est pour votre grand’mère. » Pourtant, ce fut à moi qu’elle le tendit, en me disant avec un fin sourire : « Vous le lui donnerez vous-même », pensant qu’ainsi mon plaisir serait plus complet s’il n’y avait pas d’intermédiaires entre moi et les animaux. D’autres marchands s’approchèrent, elle remplit mes poches de tout ce qu’ils avaient, de paquets tout ficelés, de plaisirs, de babas et de sucres d’orge. Elle me dit : « Vous en mangerez et vous en ferez manger aussi à votre grand’mère » et elle fit payer les marchands par le petit nègre habillé en satin rouge qui la suivait partout et qui faisait l’émerveillement de la plage. Puis elle dit adieu à Mme de Villeparisis et nous tendit la main avec l’intention de nous traiter de la même manière que son amie, en intimes et de se mettre à notre portée. Mais cette fois, elle plaça sans doute notre niveau un peu moins bas dans l’échelle des êtres, car son égalité avec nous fut signifiée par la princesse à ma grand’mère au moyen de ce tendre et maternel sourire qu’on adresse à un gamin quand on lui dit au revoir comme à une grande personne. Par un merveilleux progrès de l’évolution, ma grand’mère n’était plus un canard ou une antilope, mais déjà ce que Mme Swann eût appelé un « baby« .(JF 699/267).

La Princesse de Parme

La Princesse de Parme n’est pas en reste dans ce domaine

Son amabilité tenait à deux causes. L’une, générale, était l’éducation que cette fille de souverains avait reçue. Sa mère (non seulement alliée à toutes les familles royales de l’Europe, mais encore—contraste avec la maison ducale de Parme—plus riche qu’aucune princesse régnante) lui avait, dès son âge le plus tendre, inculqué les préceptes orgueilleusement humbles d’un snobisme évangélique; et maintenant chaque trait du visage de la fille, la courbe de ses épaules, les mouvements de ses bras semblaient répéter : « Rappelle-toi que si Dieu t’a fait naître sur les marches d’un trône, tu ne dois pas en profiter pour mépriser ceux à qui la divine Providence a voulu (qu’elle en soit louée !) que tu fusses supérieure par la naissance et par les richesses. Au contraire, sois bonne pour les petits. Tes aïeux étaient princes de Clèves et de Juliers dès 647; Dieu a voulu dans sa bonté que tu possédasses presque toutes les actions du canal de Suez et trois fois autant de Royal Dutch qu’Edmond de Rothschild; ta filiation en ligne directe est établie par les généalogistes depuis l’an 63 de l’ère chrétienne; tu as pour belles-sœurs deux impératrices. Aussi n’aie jamais l’air en parlant de te rappeler de si grands privilèges, non qu’ils soient précaires (car on ne peut rien changer à l’ancienneté de la race et on aura toujours besoin de pétrole), mais il est inutile d’enseigner que tu es mieux née que quiconque et que tes placements sont de premier ordre, puisque tout le monde le sait. Sois secourable aux malheureux. Fournis à tous ceux que la bonté céleste t’a fait la grâce de placer au-dessous de toi ce que tu peux leur donner sans déchoir de ton rang, c’est-à-dire des secours en argent, même des soins d’infirmière, mais bien entendu jamais d’invitations à tes soirées, ce qui ne leur ferait aucun bien, mais, en diminuant ton prestige, ôterait de son efficacité à ton action bienfaisante. » (Guer 427/414)

Princesse de Guermantes

Elle fait preuve de beaucoup de condescendance avec ses invités.

Je faisais la queue derrière quelques invités arrivés plus tôt que moi. J’avais en face de moi la princesse, de laquelle la beauté ne me fait pas seule sans doute, entre tant d’autres, souvenir de cette fête-là. Mais ce visage de la maîtresse de maison était si parfait, était frappé comme une si belle médaille, qu’il a gardé pour moi une vertu commémorative. La princesse avait l’habitude de dire à ses invités, quand elle les rencontrait quelques jours avant une de ses soirées : « Vous viendrez, n’est-ce pas « « comme si elle avait un grand désir de causer avec eux. Mais comme, au contraire, elle n’avait à leur parler de rien, dès qu’ils arrivaient devant elle, elle se contentait, sans se lever, d’interrompre un instant sa vaine conversation avec les deux Altesses et l’ambassadrice et de remercier en disant : « C’est gentil d’être venu », non qu’elle trouvât que l’invité eût fait preuve de gentillesse en venant, mais pour accroître encore la sienne ; puis aussitôt le rejetant à la rivière, elle ajoutait : « Vous trouverez M. de Guermantes à l’entrée des jardins », de sorte qu’on partait visiter et qu’on la laissait tranquille. A certains même elle ne disait rien, se contentant de leur montrer ses admirables yeux d’onyx, comme si on était venu seulement à une exposition de pierres précieuses. (SG 636/36)

 

Le bâtonnier de Cherbourg

Il a coutume de passer ses vacances au Grand Hôtel de Balbec (1). Il appartient à la petite bourgeoisie de province qui observe avec jalousie les grands bourgeois et les aristocrates de la capitale (2) car son plus cher désir serait d’être admis dans leur cercle aussi n’est-il  pas peu fier que les Cambremer aient accepté son invitation à dîner (3). Car la joie des fréquentations avantageuses n’est complète qu’à la double condition de pouvoir le faire savoir à ses semblables tout en les tenant exclus de l’événement.

Elle prenait aussi ses repas dans la salle à manger, mais à l’autre bout. Elle ne connaissait aucune des personnes qui habitaient l’hôtel ou y venaient en visite, pas même M. de Cambremer ; en effet, je vis qu’il ne la saluait pas, un jour où il avait accepté avec sa femme une invitation à déjeuner du bâtonnier, lequel, ivre de l’honneur d’avoir le gentilhomme à sa table, évitait ses amis des autres jours et se contentait de leur adresser de loin un clignement d’oeil pour faire à cet événement historique une allusion toutefois assez discrète pour qu’elle ne pût pas être interprétée comme une invite à s’approcher.

Eh bien, j’espère que vous vous mettez bien, que vous êtes un homme chic, lui dit le soir la femme du premier président.

— Chic ? pourquoi ? demanda le bâtonnier, dissimulant sa joie sous un étonnement exagéré ; à cause de mes invités ? dit-il en sentant qu’il était incapable de feindre plus longtemps ; mais qu’est-ce que ça a de chic d’avoir des amis à déjeuner ? Faut bien qu’ils déjeunent quelque part !
— Mais si, c’est chic ! C’était bien les de Cambremer, n’est-ce pas ? Je les ai bien reconnus. C’est une marquise. Et authentique. Pas par les femmes.
Oh ! c’est une femme bien simple, elle est charmante, on ne fait pas moins de façons. Je pensais que vous alliez venir, je vous faisais des signes… je vous aurais présenté ! dit-il en corrigeant par une légère ironie l’énormité de cette proposition comme Assuérus quand il dit à Esther : « Faut-il de mes Etats vous donner la moitié ? »
Non, non, non, non, nous restons cachés, comme l’humble violette.
—   Mais vous avez eu tort, je vous le répète, répondit le bâtonnier enhardi maintenant que le danger était passé. Ils ne vous auraient pas mangés. Allons-nous faire notre petit bésigue ?
— Mais volontiers, nous n’osions pas vous le proposer, maintenant que vous traitez des marquises !
— Oh ! allez, elles n’ont rien de si extraordinaire. Tenez, j’y dîne demain soir. Voulez-vous y aller à ma place. C’est de grand cœur. Franchement, j’aime autant rester ici.
— Non, non !… on ne me révoquerait comme réactionnaire, s’écria le président, riant aux larmes de sa plaisanterie. Mais vous aussi vous êtes reçu à Féterne, ajouta-t-il en se tournant vers le notaire.
Oh ! je vais là les dimanches, on entre par une porte, on sort par l’autre. Mais ils ne déjeunent pas chez moi comme chez le bâtonnier. (JF 686 ou 255)

 

Madame de Cambremer

Un jour, le narrateur confie à Mme de Cambremer qu’il aime Chopin

« . Quant à la douairière, je crus qu’elle allait poser sur ma joue ses lèvres moustachues. « Comment, vous aimez Chopin « Il aime Chopin, il aime Chopin », s’écria-t-elle dans un nasonnement passionné ; elle aurait dit : « Comment, vous connaissez aussi Mme de Franquetot « « avec cette différence que mes relations avec Mme de Franquetot lui eussent été profondément indifférentes, tandis que ma connaissance de Chopin la jeta dans une sorte de délire artistique. L’hyper-sécrétion salivaire ne suffit plus. N’ayant même pas essayé de comprendre le rôle de Debussy dans la réinvention de Chopin, elle sentit seulement que mon jugement était favorable. L’enthousiasme musical la saisit. « Elodie ! Elodie ! il aime Chopin » ; ses seins se soulevèrent et elle battit l’air de ses bras. « Ah ! j’avais bien senti que vous étiez musicien, s’écria-t-elle. Je comprends, artiste comme vous êtes, que vous aimiez cela. C’est si beau !» Et sa voix était aussi caillouteuse que si, pour m’exprimer son ardeur pour Chopin, elle eût, imitant Démosthène, rempli sa bouche avec tous les galets de la plage. Enfin le reflux vint, atteignant jusqu’à la voilette qu’elle n’eut pas le temps de mettre à l’abri et qui fut transpercée, enfin la marquise essuya avec son mouchoir brodé la bave d’écume dont le souvenir de Chopin venait de tremper ses moustaches.(SG 817/212)

Le directeur du Grand Hôtel de Balbec

A plusieurs reprises, Proust nous rappelle que le snobisme n’est pas l’apanage d’une certaine classe sociale, ainsi le responsable du GandHôtel ne juge pas les autres selon sa fonction mais selon le standing de l’hôtel qui l’emploie

Mais combien ma souffrance s’aggrava quand nous eûmes débarqué dans le hall du grand hôtel de Balbec, en face de l’escalier monumental qui imitait le marbre, et pendant que ma grand’mère, sans souci d’accroître l’hostilité et le mépris des étrangers au milieu desquels nous allions vivre, discutait les « conditions » avec le directeur, sorte de poussah à la figure et à la voix pleines de cicatrices (qu’avait laissées l’extirpation sur l’une, de nombreux boutons, sur l’autre des divers accents dus à des origines lointaines et à une enfance cosmopolite), au smoking de mondain, au regard de psychologue, prenant généralement à l’arrivée de l’ »omnibus », les grands seigneurs pour des râleux et les rats d’hôtel pour des grands seigneurs !. Oubliant sans doute que lui-même ne touchait pas cinq cent francs d’appointements mensuels, il méprisait profondément les personnes pour qui cinq cents francs ou plutôt comme il disait « vingt-cinq louis » est « une somme » et les considérait comme faisant partie d’une race de parias à qui n’était pas destiné le Grand Hôtel. Il est vrai que dans ce Palace même, il y avait des gens qui ne payaient pas très cher, tout en étant estimés du directeur à condition que celui-ci fût certain qu’ils regardaient à dépenser non pas par pauvreté mais par avarice. Elle ne saurait en effet rien ôter au prestige, puisqu’elle est un vice et peut par conséquent se rencontrer dans toutes les situations sociales.(JF 662/231)

Françoise

Paradoxalement, c’est dans le personnage de Françoise, la vieille servante de la famille du Narrateur, que Proust perçoit le mieux le snobisme des classes populaires.

 […] le 1er janvier, avant d’entrer chez ma grand’tante, ma mère me mettait dans la main une pièce de cinq francs et me disait : « Surtout ne te trompe pas de personne. Attends pour donner que tu m’entendes dire : « Bonjour Françoise » ; en même temps je te toucherai légèrement le bras. A peine arrivions-nous dans l’obscure antichambre de ma tante que nous apercevions dans l’ombre, sous les tuyaux d’un bonnet éblouissant, raide et fragile comme s’il avait été de sucre filé, les remous concentriques d’un sourire de reconnaissance anticipé. C’était Françoise, immobile et debout dans l’encadrement de la petite porte du corridor comme une statue de sainte dans sa niche. Quand on était un peu habitué à ces ténèbres de chapelle, on distinguait sur son visage l’amour désintéressé de l’humanité, le respect attendri pour les hautes classes qu’exaltait dans les meilleures régions de son cœur l’espoir des étrennes. Maman me pinçait le bras avec violence et disait d’une voix forte : « Bonjour Françoise. » A ce signal mes doigts s’ouvraient et je lâchais la pièce qui trouvait pour la recevoir une main confuse, mais tendue (Swann 52/110)

Françoise accompagne le Narrateur et sa grand-mère au Grand Hôtel de Balbec et curieusement se met à snober ses maîtres au nom des relations qu’elle a établies avec le personnel de l’hôtel.

. Mais elle s’était liée aussi avec un sommelier, avec un homme de la cuisine, avec une gouvernante d’étage. Et il en résultait en ce qui concernait notre vie de tous les jours que, Françoise qui le jour de son arrivée, quand elle ne connaissait encore personne sonnait à tort et à travers pour la moindre chose, à des heures où ma grand’mère et moi nous n’aurions pas osé le faire, et, si nous lui en faisions une légère observation répondait : « Mais on paye assez cher pour ça », comme si elle avait payé elle-même ; maintenant depuis qu’elle était amie d’une personnalité de la cuisine, ce qui nous avait paru de bon augure pour notre commodité, si ma grand’mère ou moi nous avions froid aux pieds, Françoise, fût-il une heure tout à fait normale, n’osait pas sonner ; elle assurait que ce serait mal vu parce que cela obligerait à rallumer les fourneaux, ou gênerait le dîner des domestiques qui seraient mécontents. Et elle finissait par une locution qui malgré la façon incertaine dont elle la prononçait n’en était pas moins claire et nous donnait nettement tort : « Le fait est… » Nous n’insistions pas, de peur de nous en faire infliger une, bien plus grave : « C’est quelque chose !… » De sorte qu’en somme nous ne pouvions plus avoir d’eau chaude parce que Françoise était devenue l’amie de celui qui la faisait chauffe. (JF 694 ou 262)

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Une réflexion au sujet de « Le snobisme »

  1. BONJOUR, « PORTRAITS CRUELS » non! et non!car à l’époque c’était l’usage… Mon père né en 1903 avais de telles considérations… Il suffit de lire certains portraits d’illustres personnages dans « Le journal littéraire » des Goncourt, où dans les « mémoires » du comte Horace de VIEIL CASTEL… … C’était l’habitude d’avoir de telles considérations sur le monde et tout le monde ne s’appel pas « ROBERT DE MONTESQUIOU »…

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