Proust et Dreyfus

La longue période de paix de quatre décennies qu’est la « Belle Epoque » et qui recouvre une grande partie de la vie de Marcel Proust va connaître la plus grave crise politique de la Troisième République, l’Affaire Dreyfus.

Fin 1894, le capitaine de l’armée française Alfred Dreyfus, polytechnicien, juif d’origine alsacienne, est accusé d’avoir livré aux Allemands des documents secrets. Aussitôt la presse nationaliste très puissante se déchaîne et orchestre une vaste campagne contre l’officier « traître à la Patrie ». Les français traumatisés par la défaite de 1870 et rongés par l’antisémitisme de salon s’associent volontiers à cette campagne haineuse.

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Le procès en Conseil de guerre a lieu à huis clos et malgré de nombreuses irrégularités, le 22 décembre Alfred Dreyfus est condamné, à l’unanimité des juges, pour haute trahison à la dégradation et à la déportation à perpétuité sur l’île du Diable au large de la Guyane.

dégradation de dreyfus

La France va se diviser en deux camps qui vont s’affronter avec une extrême violence. Des émeutes antisémites éclatent dans plus de vingt villes françaises. Ce processus de scission de la France se prolongera jusqu’à la fin du siècle. 

Malgré les menées de l’armée pour étouffer cette affaire, le premier jugement condamnant Dreyfus est cassé par la Cour de cassation au terme d’une enquête minutieuse et un nouveau conseil de guerre a lieu en 1899. Contre toute attente, Dreyfus est condamné à nouveau, à dix ans de travaux forcés, avec toutefois des circonstances atténuantes. Épuisé par sa déportation de quatre années, Dreyfus accepte la grâce présidentielle, accordée par le président Émile Loubet.

Ce n’est qu’en juillet 1906 que son innocence est officiellement reconnue au travers d’un arrêt sans renvoi de la Cour de cassation qui affirme que la condamnation portée contre Alfred Dreyfus a été prononcée « à tort ».

Le capitaine Dreyfus est réintégré dans l’armée au grade de commandant et fait chevalier de la Légion d’honneur. Il participera à la Première Guerre mondiale.

Marcel Proust et l’Affaire

Pourtant, dès l’origine de l’Affaire, certains écrivains dont Marcel Proust s’élèvent contre cette accusation et c’est la lettre d’Émile Zola « J’accuse…! » publiée dans le journal l’Aurore le 13 janvier 1898 qui va réellement entraîner le ralliement de nombreux intellectuels malgré les menées de l’armée et les interventions de nombreux politique pour étouffer l’affaire.

J’accuse 2

L’attitude de Proust peut surprendre car il apparaît chez beaucoup comme un dandy plus soucieux de favoriser son ambition d’ascension sociale que de prendre la défense d’un obscur officier et pourtant, alors qu’il a tout à perdre dans cette aventure, il s’engage avec passion, dans la défense de l’officier et dans le combat pour la révision. Sans souci de choquer le milieu qu’il fréquente, composé le plus souvent d’ardents antidreyfusistes, il se range résolument dans le camp de la gauche qui s’oppose aux principaux courants ou institutions antidreyfusards que sont l’armée et l’église catholique. Cependant il tient à préciser qu’il conserve toute son estime pour l’armée. Il est bon de rappeler que tout jeune homme, dès l’âge de 18 ans, il s’est engagé pour le service militaire, sous le régime du volontariat d’un an ce qui lui évite, il est vrai, deux années supplémentaires sous les drapeaux et qu’il a même semblé prendre un certain plaisir à certains aspects de la vie militaire.

Dans les milieu aristocratique et bourgeois, l’Affaire occupe toutes les discussions et est à l’origine de débats passionnés, de disputes et de mésententes profondes. La famille Proust n’échappe pas au phénomène et lorsque Adrien Proust apprend que ses deux fils, Marcel et Robert, ont signé une pétition dans le journal l’Aurore pour la défense de Dreyfus, il cessera de leur parler pendant huit jours !

 

La Recherche et l’Affaire Dreyfus

Dans la Recherche, l’Affaire prend une grande place et il est intéressant d’analyser les prises de position et l’attitude parfois changeante des principaux personnages.

Le nom de Dreyfus et le terme « Affaire » sont fréquemment cités dans l’ensemble de l’œuvre, pour la première fois dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs, 5 citations, 94 citations dans Le côté de Guermantes, 59 dans Sodome et Gomorrhe, 27 dans La Prisonnière, 2 dans Albertine disparue et enfin 39 dans le Temps Retrouvé soit 256 fois au total.

Parmi les partisans du capitaine Dreyfus, Charles Swann qui suit l’Affaire avec passion et souffre de l’ambiance antidreyfusiste qui règne dans le milieu dans lequel il évolue. Autres soutiens du capitaine, M Bontemps qui appartient à la bourgeoisie réactionnaire, sa prise de position lui vaut une réputation détestable dans le faubourg Saint-Germain ; le prince allemand Faffenheim-Munsterburg-Weinigen ami de M de Norpois ; le major Duroc, professeur d’histoire militaire de Saint-Loup en garnison à l’école militaire de cavalerie de Doncières ; Robert de Saint-Loup, au grand dam de sa famille et de son entourage qui soupçonnent sa maîtresse juive, Rachel, de l’avoir converti ; Madame et Monsieur Verdurin, bien qu’antisémites et bien entendu tous les membres de leur petit clan, le professeur Cottard, Saniette, Elstir, Odette, Bergotte, car chez la « Patronne », on est dreyfusard !  

Parmi les antidreyfusistes, le père du Narrateur qui réprouve violemment les choix de son fils, M. de Norpois qui en bon diplomate refuse de confier ses sentiments sur l’Affaire, le duc et la duchesse de Guermantes (bien que la duchesse soit convaincue de son innocence), le Professeur Brichot membre de la Patrie Française, Charlus (bien qu’il ne soit pas totalement convaincu de la culpabilité de Dreyfus), le prince de Borodino, supérieur hiérarchique de Saint-Loup à Doncières, etc.

Mais les choses ne sont pas toujours si simples et les convictions évoluent. Le prince de Guermantes jusque-là farouche antidreyfusard est pris de doute sur la culpabilité de Dreyfus et achète en cachette l’Aurore. Alors qu’il confie son trouble à son ami l’abbé Poiré, celui-ci lui apprend que la princesse a eu elle aussi les mêmes doutes que lui et est arrivée elle aussi à la conclusion que Dreyfus est innocent. A l’inverse, sur le tard Robert de Saint-Loup se rapprochera du camp des antidreyfusards.