Correspondance entre Marcel Proust et Pierre de Coubertin découverte récemment (le 1er avril 2025) par Nicolas Ragonneau et Paul Strocmer
(https://proustonomics.com/une-correspondance-inedite-entre-marcel-proust-pierre-de-coubertin/)
Lettre de Marcel Proust [juillet ou août 1916]
Cher ami
j’ai un grand service à vous demander. C’est un conseil autorisé, et il m’a semblé que nul mieux que vous ne pourrait me le donner. J’aurais volontiers interrogé mon frère mais il est [illisible] front ; et un de mes amis, qui a une grande expérience du sport et surtout du cyclisme, est prisonnier dans un camp en Allemagne6, si bien que je n’ai plus que vous. Dans mon livre, il y a des jeunes filles, sportives, dynamiques (certaines ont joué autrefois au tennis en pension), qui croisent un jeune garçon sur une plage normande et elles ont l’habitude de se retrouver là, sur la digue ou sur la plage elle-même. Croyez-vous que des jeunes filles à bicyclette puissent fréquenter un vélodrome comme celui de Tristan Bernard7 et devenir les maîtresses de coureurs cyclistes8 ? Et aussi : est-ce que ces mêmes jeunes filles peuvent pédaler en bicyclette9 sur le sable sec ou mouillé ? Pensez-vous que des jeunes femmes seraient assez fortes pour rouler sur une plage à marée basse ou à marée haute ?
Cher ami vraiment ne vous mettez pas en peine de m’écrire si vous jugez mes questions oiseuses, ou si votre situation rend la chose impossible, car je suis sans nouvelles de vous depuis trop longtemps. Mais je suis si souffrant que je ne sais plus rien de quiconque, parce que je suis couché toute la journée et que je ne vois plus personne.
Mais vraiment si vous aviez l’extrême gentillesse de me répondre il faudra que vous me demandiez un service quelconque, car il me fera bien plaisir de pouvoir vous aider. Croyez à ma fidèle amitié.
Marcel Proust
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Réponse de Pierre de Coubertin à Marcel Proust
Casino de Montbenon, Lausanne, le 30 septembre 1916
Cher ami
Votre demande, quoique légitime puisqu’adressée à un homme de ma compétence en ces matières, ne laisse pas de me surprendre, et vous accepterez sans doute que j’y oppose au préalable quelques objections.
Vous m’écrivez à propos d’une bande de jeunes filles, qui se dédieraient à certaines activités physiques sur les plages normandes. La belle affaire ! Voilà bien ce que nous réserve l’imagination décadente du roman français, lorsqu’il n’est pas tourné vers les sujets patriotes dont la Nation aurait besoin en ces temps tragiques.
Premièrement donc, il ne me semble ni concevable ni convenable qu’une fiction présente des jeunes filles se promenant en bande sans leurs parents, à tout le moins sans qu’une présence maternelle comme celle d’une gouvernante ne dirige leurs élans juvéniles vers des objets décents. Ce serait un mauvais exemple adressé à notre jeunesse, en ces jours qui requièrent toute leur mobilisation morale, si jamais votre ouvrage leur tombait entre les mains : la jeune fille, encore frêle et influençable comme toutes les personnes du sexe, doit être éloignée des lectures pernicieuses et des libertés imaginaires.
Deuxièmement, vous m’écrivez que ces jeunes filles s’adonnent à des pratiques sportives. Passons sur le fait que vos bicyclettes ensablées trahissent le sportif en chambre peu au fait des efforts qu’exige une pédale pour être poussée convenablement ; quant au sport féminin, vous connaissez certainement mes positions fermement établies à ce sujet10. La femme, par sa constitution, ne pourra jamais prétendre égaler la noblesse intrinsèque à l’effort masculin, dont la musculature est naturellement faite pour l’exploit physique et, nous le constatons chaque jour, pour la guerre. Un périnée assez fort suffira toujours largement aux exploits de la gent féminine, à qui nous ne demandons rien d’autre que de donner de futurs combattants à la Patrie. Impratique, inintéressante, inesthétique, et je ne craindrais pas d’ajouter : incorrecte, telle serait à mon avis la pratique du sport par des jeunes filles, à qui l’admiration de l’exploit masculin doit servir de viatique éducatif. L’exaltation solennelle de l’athlétisme mâle n’a besoin que de l’applaudissement féminin pour récompense ; imaginer l’inverse, puisque vous me précisez qu’un garçon les regarde accomplir leurs pseudo-exploits, serait à coup sûr un signal bien trop permissif, dangereux fourrier d’une décadence de la race.
À votre troupe féminine, insolente et populaire, dès lors nécessairement dégénérée, je vous suggérerais donc la substitution par un groupe de garçons issus de la meilleure société, britanniques si possible11, sains de corps et fermes d’esprit, fréquentant les bains de mer pour de viriles raisons, enfin se pénétrant mutuellement… des nobles valeurs de l’olympisme. Quelques prénoms à la mode — Albert, André ou Raymond12 par exemple — suffiraient à les individualiser et à susciter l’émulation parmi les jeunes gens qui vous liraient.
Permettez-moi de terminer sur un conseil personnel. Lors de notre entrevue chez les Greffulhe, vous m’avez paru de constitution chétive ; vous m’indiquez être souffrant. Or je me suis laissé dire par nos amitiés communes que vous étiez de race israélite par votre mère. Je constate sans étonnement que vous en partagez malheureusement tous les traits héréditaires : le goût de la rente, le peu d’attrait pour l’activité physique, la plainte sempiternelle sur vous-même — guère patriote en ces temps difficiles pour nos soldats —, et surtout cette propension à tout féminiser. Réagissez, cher ami, sortez de votre lit, trouvez-vous une activité saine et virile ou à défaut, consacrez au moins votre plume à l’effort de guerre et à l’exaltation de la Patrie, comme j’ai pu le faire moi-même avec le succès que vous savez, dès 191413 : cela sera toujours préférable à l’évocation superficielle et démoralisante de jeunes filles mal nées.
Je vous serre la main
Pierre de Coubertin
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