Elle l’a même oublié, son éventail », dit Mme Verdurin, momentanément apaisée par le souvenir de la sympathie que lui avait témoignée la reine, et elle montra à M. de Charlus l’éventail sur un fauteuil. « Oh ! comme c’est émouvant ! s’écria M. de Charlus en s’approchant avec vénération de la relique. Il est d’autant plus touchant qu’il est affreux ; la petite violette est incroyable ! » Et des spasmes d’émotion et d’ironie le parcouraient alternativement. « Mon Dieu, je ne sais pas si vous ressentez ces choses-là comme moi. Swann serait simplement mort de convulsions s’il avait vu cela. Je sais bien que, à quelque prix qu’il doive monter, j’achèterai cet éventail à la vente de la reine. Car elle sera vendue, comme elle n’a pas le sou », ajouta-t-il, la cruelle médisance ne cessant jamais chez le baron de se mêler à la vénération la plus sincère, bien qu’elles partissent de deux natures opposées, mais réunies en lui.
Elles pouvaient même se porter tour à tour sur un même fait. Car M. de Charlus qui du fond de son bien-être d’homme riche raillait la pauvreté de la reine, était le même qui souvent exaltait cette pauvreté et qui, quand on parlait de la princesse Murat, reine des Deux-Siciles, répondait : « Je ne sais pas de qui vous voulez parler. Il n’y a qu’une seule reine de Naples, qui est sublime, celle-là, et n’a pas de voiture. Mais de son omnibus, elle anéantit tous les équipages et on se mettrait à genoux dans la poussière en la voyant passer ».
(La Prisonnière)
JEAN METZINGER FEMME A L’EVENTAIL 1912
MUSEE GUGGENHEIM NY
