Legrandin

LegrandinLegrandin d’après David Richardson

 

Nombre de citations du personnage dans chacun des sept livres de la Recherche

Total

Swann

JF

Guer

SG

Pris

Fug

TR

137

53

12

19

11

1

24

17

Modèles possibles : Georges Rodier, professeur de philosophie et ami de Marcel Proust ; Henri Cazalis, ami du père de Marcel.

Monsieur Legrandin est un des personnages secondaires qui parcourent toute la Recherche, de Combray à la dernière matinée Guermantes. Tout au long de ce parcours, il opère une surprenante mutation, du bourgeois cultivé et artiste de Combray à l’assiégeur des salons germanopratins, pour finir comte de Méséglise et apparenté aux Guermantes.

Ingénieur et homme éclectique, il habite à Paris et passe ses vacances à Combray. Sa soeur, René-Elodie a épousé le marquis de Cambremer. Bel homme, il est d’une politesse raffinée (1), cependant la grand-mère du narrateur lui reproche de parler trop bien et n’accepte pas ses critiques virulentes sur les aristocrates (2). Ces critiques surprennent également le narrateur qui a observé combien M. Legrandin se montre obséquieux avec les gros propriétaires terriens des environs qui lui sont présentés (3) alors qu’il est évident qu’il meurt d’envie de faire leur connaissance et d’être admis dans leur milieu (4).

Indisposés par son snobisme, les parents du narrateur espacent leurs relations avec lui. Longtemps après, le narrateur rencontre Legrandin par hasard et note que contre toute logique il continue d’afficher son antipathie vis-à-vis des aristocrates (5).

Mais Legrandin peut faire montre de bonté et de dévouement ainsi il n’hésite pas à prolonger son séjour à Combray au moment de la maladie d’une vieille tante du Narrateur car il sent que cette vieille dame, ancienne amie de sa mère, apprécie ses visites et ses soins (6).

Grâce au mariage de son neveu Léonor de Cambremer avec la filleule du Baron de Charlus, Legrandin va changer de statut mondain (7) et bientôt il va jusqu’à prendre le nom de Legrandin de Méséglise, puis très rapidement le titre de comte de Méséglise ce qui déplait fortement à la famille de Guermantes (8).

Il faut attendre « le Temps retrouvé » pour apprendre, de la bouche de Françoise, que lorsqu’il séjournait à Combray,  Legrandin a entretenu des relations homosexuelles avec Théodore de son état chantre et garçon épicier (9).

A la fin de « la Recherche », le narrateur nous dresse une description cruelle de la déchéance physique des différents personnages à laquelle M. Legrandin n’échappe pas (10).

(1) En rentrant de la messe, nous rencontrions souvent M. Legrandin qui, retenu à Paris par sa profession d’ingénieur, ne pouvait, en dehors des grandes vacances, venir à sa propriété de Combray que du samedi soir au lundi matin. C’était un de ces hommes qui, en dehors d’une carrière scientifique où ils ont d’ailleurs brillamment réussi, possèdent une culture toute différente, littéraire, artistique, que leur spécialisation professionnelle n’utilise pas et dont profite leur conversation. (Swann 67/128).
(2) De plus elle ne trouvait pas de très bon goût que M. Legrandin dont la sœur était mariée près de Balbec avec un gentilhomme bas-normand se livrât à des attaques aussi violentes contre les nobles, allant jusqu’à reprocher à la Révolution de ne les avoir pas tous guillotinés. (Swann 67/129).
(3) La figure de Legrandin exprimait une animation, un zèle extraordinaires ; il fit un profond salut avec un renversement secondaire en arrière, qui ramena brusquement son dos au delà de la position de départ et qu’avait dû lui apprendre le mari de sa sœur, Mme de Cambremer. Ce redressement rapide fit refluer en une sorte d’onde fougueuse et musclée la croupe de Legrandin que je ne supposais pas si charnue ; et je ne sais pourquoi cette ondulation de pure matière, ce flot tout charnel, sans expression de spiritualité et qu’un empressement plein de bassesse fouettait en tempête, éveillèrent tout d’un coup dans mon esprit la possibilité d’un Legrandin tout différent de celui que nous connaissions. (Swann 124/200).
(4) Et si je demandais : « Connaissez-vous les Guermantes ? », Legrandin le causeur répondait : « Non, je n’ai jamais voulu les connaître. » Malheureusement il ne le répondait qu’en second, car un autre Legrandin qu’il cachait soigneusement au fond de lui, qu’il ne montrait pas, parce que ce Legrandin -là savait sur le nôtre, sur son snobisme, des histoires compromettantes, un autre Legrandin avait déjà répondu par la blessure du regard, par le rictus de la bouche, par la gravité excessive du ton de la réponse, par les mille flèches dont notre Legrandin s’était trouvé en un instant lardé et alangui, comme un saint Sébastien du snobisme : « Hélas ! que vous me faites mal, non je ne connais pas les Guermantes, ne réveillez pas la grande douleur de ma vie. » (Swann 127/204).
(5) Ah ! vous voilà, me dit-il, homme chic, et en redingote encore ! Voilà une livrée dont mon indépendance ne s’accommoderait pas. Il est vrai que vous devez être un mondain, faire des visites ! Pour aller rêver comme je le fais devant quelque tombe à demi détruite, ma lavallière et mon veston ne sont pas déplacés. Vous savez que j’estime la jolie qualité de votre âme ; c’est vous dire combien je regrette que vous alliez la renier parmi les Gentils. En étant capable de rester un instant dans l’atmosphère nauséabonde, irrespirable pour moi, des salons, vous rendez contre votre avenir la condamnation, la damnation du Prophète. Je vois cela d’ici, vous fréquentez les « cœurs légers », la société des châteaux ; tel est le vice de la bourgeoisie contemporaine. Ah ! les aristocrates, la Terreur a été bien coupable de ne pas leur couper le cou à tous. Ce sont tous de sinistres crapules quand ce ne sont pas tout simplement de sombres idiots. Enfin, mon pauvre enfant, si cela vous amuse ! (Guer 153/146).
(6) Tout, là-bas, lui fut rendu facile, grâce à la bonté, au dévouement de Legrandin qui, ne reculant devant aucune peine, ajourna de semaine en semaine son retour à Paris, sans connaître beaucoup ma tante, simplement d’abord parce qu’elle avait été une amie de sa mère, puis parce qu’il sentit que la malade, condamnée, aimait ses soins et ne pouvait se passer de lui. (Pris 14/8).
(7) Legrandin cultivait obscurément depuis bien longtemps – et dès le temps où j’allais tout enfant passer à Combray mes vacances – des relations aristocratiques, productives tout au plus d’une invitation isolée à une villégiature inféconde. Tout à coup, le mariage de son neveu étant venu rejoindre entre eux ces tronçons lointains, Legrandin eut une situation mondaine à laquelle rétroactivement ses relations anciennes avec des gens qui ne l’avaient fréquenté que dans le particulier, mais intimement, donnèrent une sorte de solidité. (Fug 667/246).
(8) Or le comte de Méséglise n’avait rien à voir avec les Guermantes et ne faisait même pas part du côté Guermantes, mais du côté Cambremer, puisque le comte de Méséglise, qui, par un avancement rapide, n’était resté que deux ans Legrandin de Méséglise, c’était notre vieil ami Legrandin. Sans doute, faux titre pour faux titre, il en était peu qui eussent pu être aussi désagréables aux Guermantes que celui-là. Ils avaient été alliés autrefois avec les vrais comtes de Méséglise desquels il ne restait plus qu’une femme,… (Fug 672/251).
(9) Elle [Françoise] blâmait sans hésiter Théodore qui avait joué bien des tours à Legrandin, et semblait pourtant ne pouvoir guère avoir de doutes sur la nature de leurs relations car elle ajoutait  : « Alors le petit a compris qu’il fallait y mettre du sien et y a dit  : prenez-moi avec vous, je vous aimerai bien, je vous cajolerai bien, et ma foi ce monsieur a tant de cœur que bien sûr que Théodore est sûr de trouver près de lui peut-être bien plus qu’il ne mérite, car c’est une tête brûlée, mais ce Monsieur est si bon que j’ai souvent dit à Jeannette (la fiancée de Théodore)  : « Petite, si jamais vous êtes dans la peine, allez vers ce Monsieur. Il coucherait plutôt par terre et vous donnerait son lit. Il a trop aimé le petit Théodore pour le mettre dehors, bien sûr qu’il ne l’abandonnera jamais. » (TR 700/7).
(10) Parmi eux était Legrandin. La suppression du rose que je n’avais jamais soupçonné artificiel, de ses lèvres et de ses joues, donnait à sa figure l’apparence grisâtre et à ses traits allongés et mornes la précision sculpturale et lapidaire de ceux d’un dieu égyptien. Un dieu ! un revenant plutôt. Il avait perdu non seulement le courage de se peindre, mais de sourire, de faire briller son regard, de tenir des discours ingénieux. On s’étonnait de le voir si pâle, abattu, ne prononçant que de rares paroles qui avaient l’insignifiance de celles que disent les morts qu’on évoque. (TR note de bas de page 934/241)

6 réflexions au sujet de « Legrandin »

  1. C’est beaucoup plus qu’un blog interessant! Il m’a tres joliment soutenue jusqu’au present dans ma lecture de la « recherch » (je suis arrive a « le cote de Guermentes)
    Sous « personnages – Legrandin – note 2  » doit-on substituer « co ntre » pour « encore »?

  2. Merci pour ce blog génial ! J’ajoute quelque chose particulièrement intéressant, dans la première partie de du coté de chez Swan, Marcel Proust préfigure déjà l’expérience homosexuelle de Legrandin.
    En effet il le qualifie de « Saint Sébastien du snobisme », or St Sébastien est depuis la Renaissance, une icône homosexuelle.
    Voilà Voilà, une oeuvre riche est complexe réserve des surprises partout !

    • En effet, j’avais été surpris d’apprendre incidemment et aussi tardivement par Françoise (dans le Temps retrouvé), les aventures amoureuses passées entre Legrandin et Théodore.
      Je dois reconnaître que j’ignorais que Saint Sébastien était une icône homosexuelle aussi mon attention n’a pas été alertée lorsque Proust, au début de la Recherche, qualifie Legrandin de « Saint Sébastien du snobisme ».
      C’est bien ça le charme de Proust. On a beau lire et relire son œuvre, on découvre toujours, soit seul, soit aidé pas de sympathiques correspondants, des nouveaux détails qui nous avaient échappé.
      Merci à vous.

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