Première attaque de la grand-mère du Narrateur

toilettes Champs Elysées

La Grand’Mère accompagne une fois de plus son petit-fils pour une promenade dans les jardins des Champs-Elysées mais prise d’un malaise elle doit se réfugier un long moment dans les toilettes. Elle vient d’avoir sa première attaque cérébrale.

Je fus frappé comme elle était congestionnée et compris que, s’étant mise en retard, elle avait dû beaucoup se dépêcher. Comme nous venions de quitter le fiacre à l’entrée de l’avenue Gabriel, dans les Champs-Elysées, je vis ma grand’mère qui, sans me parler, s’était détournée et se dirigeait vers le petit pavillon ancien, grillagé de vert, où un jour j’avais attendu Françoise. Le même garde forestier qui s’y trouvait alors y était encore auprès de la « marquise », quand, suivant ma grand’mère qui, parce qu’elle avait sans doute une nausée, tenait sa main devant sa bouche, je montai les degrés du petit théâtre rustique édifié au milieu des jardins. Au contrôle, comme dans ces cirques forains où le clown, prêt à entrer en scène et tout enfariné, reçoit lui-même à la porte le prix des places, la « marquise », percevant les entrées, était toujours là avec son museau énorme et irrégulier enduit de plâtre grossier, et son petit bonnet de rieurs rouges et de dentelle noire surmontant sa perruque rousse. Mais je ne crois pas qu’elle me reconnut. Le garde, délaissant la surveillance des verdures, à la couleur desquelles était assorti son uniforme, causait, assis à côté d’elle.

Enfin, après une grande demi-heure, ma grand’mère sortit, et songeant qu’elle ne chercherait pas à effacer par un pourboire l’indiscrétion qu’elle avait montrée en restant un temps pareil, je battis en retraite pour ne pas avoir une part du dédain que lui témoignerait sans doute la « marquise », et je m’engageai dans une allée, mais lentement, pour que ma grand’mère pût facilement me rejoindre et continuer avec moi. C’est ce qui arriva bientôt. Je pensais que ma grand’mère allait me dire : « Je t’ai fait bien attendre, j’espère que tu ne manqueras tout de même pas tes amis », mais elle ne prononça pas une seule parole, si bien qu’un peu déçu, je ne voulus pas lui parler le premier ; enfin levant les yeux vers elle, je vis que, tout en marchant auprès de moi, elle tenait la tête tournée de l’autre côté. Je craignais qu’elle n’eût encore mal au cœur. Je la regardai mieux et fus frappé de sa démarche saccadée. Son chapeau était de travers, son manteau sale, elle avait l’aspect désordonné et mécontent, la figure rouge et préoccupée d’une personne qui vient d’être bousculée par une voiture ou qu’on a retirée d’un fossé. (Guer 310/300)