Le Paris de Proust

Le Paris de Marcel Proust

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Cette rubrique invite le lecteur à une promenade à travers le Paris de Marcel Proust, promenade largement illustrée par des photos et reproductions de tableaux et enrichie de passages extraits de « La Recherche » et de témoignages empruntés à certains acteurs de l’époque. Elle a pour ambition d’apporter une lumière sur la capitale de la fin du XIXème et du début du XXème siècles, de la défaite de Sedan en 1871 aux années qui suivent la victoire de 1918, période qui correspond à ce que l’on appellera « la Belle Epoque ».

 

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Embrasement de la Tour Eiffel de Georges Garen

 

Après la guerre franco-prussienne, l’Europe va vivre une longue période de paix de quatre décennies, chose rare et favorable aux progrès économiques, techniques et sociaux.

La populations de cette époque est optimiste et insouciante quant à l’avenir, grâce aux extraordinaires progrès techniques. La Belle Époque se fait ressentir essentiellement dans les capitales européennes, tant sur les boulevards dans les cafés et les cabarets, dans les ateliers et les galeries d’art, dans les salles de concert et les salons fréquentés par une bourgeoisie qui profite des progrès économiques.

 

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Le bar de Maxim’s par Pierre-Victor Galland

 

La haute société mêle l’ancienne aristocratie, bien implantée par ses propriétés rurales dans les provinces, et la grande bourgeoisie d’affaires. Des capitaines d’industrie, des hauts fonctionnaires, des hommes politiques ou des médecins célèbres constituent des élites qui partagent fortune, puissance et influence, au moment où Paris devient le lieu de toutes les spéculations internationales permettant un enrichissement rapide.

Les traditions familiales varient quelque peu pour chacun de ces groupes mais ils partagent le même genre de vie et fréquentent les mêmes lieux. À Paris, ils vivent dans des hôtels particuliers servis par de nombreux domestiques et animent la « saison », c’est-à-dire la période des réceptions et des spectacles qui ont façonné le mythe de la Belle Époque. En été, ils s’installent dans leurs châteaux à la campagne ou dans les villas de la côte normande. Les stations thermales et les stations balnéaires préférées sont Biarritz, Deauville, Vichy, Arcachon et la Côte d’Azur.

Marcel Proust va réussir à se glisser avec détermination et délice dans ce milieu de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie.

Ce site propose par ailleurs des rubriques portant sur la biographie de Marcel Prousthttp://proust-personnages.fr/?page_id=4315, ainsi que sur les différents domiciles qu’il a ooccupés  à Paris, de sa naissance en 1871 à sa mort en 1922: http://proust-personnages.fr/?page_id=11766 et qui ne seront  donc évoqués ici que succinctement

Dans la cour de l’immeuble du boulevard Malesherbe où habite Marcel Proust et sa famille se trouve la boutique d’un tailleur dont s’inspirera Proust pour créer le personnage de Jupien, giletier qui officiait dans la cour de hôtel particulier de la Marquise de Villeparisis. 

Paris Boulevard Malesherbes et St Augustin

Même à Paris, dans un des quartiers les plus laids de la ville, je sais un fenêtre où on voit après un premier, un second et même un troisième plan fait des toits amoncelés de plusieurs rues, une cloche violette, parfois rougeâtre, parfois aussi, dans les plus nobles « épreuves » qu’en tire l’atmosphère, d’un noir décanté de cendres, laquelle n’est autre que le dôme Saint-Augustin et qui donne à cette vue de Paris le caractère de certaines vues de Rome par Piranesi (Swann 60/127).

 

Bd Malesherbes en 1873

Scène de rue

 

A neuf ans, lors d’une promenade dominicale au Bois de Boulogne, Marcel est victime soudaine crise d’asthme d’une extrême violence. Son père assiste impuissant aux efforts épuisants de son fils pour reprendre son souffle et pendant un instant craint le pire. La crise finit heureusement par se calmer, mais l’asthme chronique va s’installer et le jeune garçon.

 

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Le Bois de Boulogne par Vincent Van Gogh

Afin de lui éviter les promiscuités vulgaires, Marcel est inscrit au cours Pape-Carpentier où il restera deux ans. Il se lie avec Jacques Bizet, le fils du compositeur, puis il entre, en 1882, au lycée Fontanes, l’un des plus réputés de Paris, qui prendra l’année suivante le nom de Condorcet.

2-P20-S3-1895-1 (297853) 'La sortie du lycée Condorcet' Béraud, Jean 1849-1936. 'La sortie du lycée Condorcet' (Schul- schluß im Lycée Condorcet in Paris). Öl auf Leinwand. Paris, Musée Carnavalet. E: 'La sortie du lycée Condorcet' Béraud, Jean 1849-1936. 'La sortie du lycée Condorcet' (End of school at the Lycée Condorcet in Paris). Oil on canvas. Paris, Musée Carnavalet. F: 'La sortie du lycée Condorcet' Béraud, Jean ; 1849-1936. - 'La sortie du lycée Condorcet'. - Huile sur toile. Paris, Musée Carnavalet.

Sortie du lycée Condorcet par Jean Béraud

Après les heures de lycée ainsi que les jeudis et dimanches après-midi, il va jouer aux Champs-Elysées où il tient sa cour, retrouvant des amis qu’il étonne par sa vivacité d’esprit. Doué d’une surprenante mémoire, il déclame devant ses camarades, charmés mais un peu déconcertés, des vers de ses poètes favoris, Musset, Hugo, Lamartine, Racine, Baudelaire. Aux jeux, il préfère la conversation avec ses camarades auxquels il confie les idées tumultueuses qui emplissent son esprit.

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Les Champs-Elysées à l’époque de Marcel Proust  (Abel Truchet)

LES SALONS LITTERAIRES

Puisqu’il ne rencontre que peu de succès auprès de ses condisciples, Marcel Proust décide de s’attaquer au monde littéraire et de pénétrer les salons parisiens très en vogue à cette époque. Pour parvenir à ses fins tout est bon, relations, charme, flatteries et il réussit puisque bientôt il est admis, très jeune  encore, dans plusieurs salons littéraires.

A Anatole France, l’un des écrivains les plus en vue, il écrit une lettre très adroite, lettre anonyme d’un élève de philosophie qui ne demande pas de réponse mais qui lui permettra quelques mois plus tard de rencontrer le célèbre écrivain par des voies détournées. Grâce à ses amis de Condorcet dont Jacques Baignères et Jacques Bizet, il accède avec gourmandise, aux salons de Mmes Baignères et Strauss. Cette dernière deviendra une de ses plus fidèles amies. C’est chez elle qu’il rencontre Charles Haas. C’est à cette époque que naît la réputation d’homme snob de Marcel Proust qui le poursuivra toute sa vie.

Au cours de l’été 1889, Proust est introduit dans le salon de Mme Arman de Callavet qui le présente à Anatole France dont le physique le déçoit, comme l’aspect physique de Bergotte déçoit le Narrateur dans La Recherche

Le faubourg Saint-Germain est très souvent cité par Marcel Proust car c’est là que se déroulent les nombreuses scènes parisiennes. N’imaginons pas que ce « fameux » faubourg est situé tout entier rive gauche et qu’il correspond comme aujourd’hui aux VIe et VIIe arrondissement. A la lecture de l’œuvre, on comprends vite que ce fameux faubourg Saint-Germain a passé le pont. Dans l’imaginaire de Proust, ce quartier n’a pas de limite et les descriptions qu’il en donne sont aussi approximatives, floues et changeantes que certaines descriptions physiques qu’il fait parfois de ses personnages.

Ces salons sont toujours portés par des femmes, généralement épouses d’hommes importants : politiques, artistes, écrivains. Ce sont des lieux de vie littéraire où les réputations se font et se détériorent. Chaque salonnière a ses protégés, des artistes qu’elle invite, porte, défend et porte sur le devant de la scène. Ce sont des lieux où sont organisées de nombreuses lectures, des représentations.

 

Le salon de Mme Straus : Mme Straus a épousé le compositeur Georges Bizet avec lequel elle a eu un fils, Jacques, qui est un ami de lycée de Marcel. Devenue veuve en 1875, elle se remarie avec l’avocat Emile Straus en 1886.

Son salon se situe au 134 Boulevard Haussmann. Mme Straus reçoit tous les dimanches et acquiert une grande influence dans Paris. Quoique juive et roturière, elle a de nombreuses relations dans le Faubourg Saint-Germain, tout comme dans le monde des arts et des lettres. Parmi Edgar Degas, Forain, Paul Bourget, Jules Lemaître, Paul Hervieu, Robert de Montesquiou, mais aussi des politiciens comme Léon Blum, des comédiens comme Lucien Guitry, Réjane ou Emma Calvé. Marcel Proust, ami et condisciple au lycée Condorcet de Jacques Bizet, premier mari de Geneviève Straus, et de Daniel Halévy, y rencontre Charles Haas, futur modèle de Swann. Geneviève Straus est elle-même donnée comme l’un des modèles d’Oriane de Guermantes.

Marcel Proust invite fréquemment Mme Straus et son fils au théâtre, lui envoie des fleurs, lui adresse des compliments et, charmeur, feint d’être amoureux d’elle.

 

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 Geneviève Halévy par Nadar

 

Le salon de Madame Baignères qu’elle tient dans son hôtel au 40 de la rue du Général-Foy, Elle y reçoit chaque semaine le « tout-Paris » politique, financier, militaire, artistique littéraire et musical. Son fils unique, Jacques Baignères s’est lié d’amitié avec Marcel au Lycée Condorcet l’a introduisit dans le salon de sa mère à Paris ainsi qu’à Trouville. Nombreux sont les personnages et les lieux inspireront Proust pour ses écrits.

Le salon de Léontine Aman de Cavaillet : Née Lippmann d’un père banquier d’origine allemande, Léontine dispose d’une fortune confortable. Mariée, les époux ne sont guère fidèles mais ne divorceront pas. Léontine vit des amours orageuses avec Anatole France au vu et au su de tous, passion qui durera des années. Elle reçoit dans son hôtel particulier du 12 avenue Hoche des écrivains, députés, avocats, comédiens, peintres mais on n’y rencontre pas de musicien car Léontine n’aime pas la musique. Proust est un des fidèles.

 

Mme de Arman

Outre les réceptions du dimanche qui réunissent plus de cent visiteurs, les dîners du mercredi inspireront fortement Marcel Proust dans la description des réceptions de Mme Verdurin et de certains de ses invités (Dumas fils en Brochard, Le docteur Pozzi en Brichot.

 

Le salon de Mme Lemaire : au n° 31 rue de Monceau se trouve un petit hôtel particulier qui se caractérise pas sa taille modeste et son architecture originale. C’est là que se trouve l’atelier de Madeleine Lemaire, peintre et aquarelliste renommée. Il est décrit par Marcel Proust dans un article intitulé « La cour aux lilas et l’atelier aux roses » et publié sous un pseudonyme dans le figaro du  11 mai 1903.

 

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Madeleine Lemaire dans son atelier

 

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Reynaldo Hahn, Madeleine Lemaire, Marcel Proust

Marcel Proust est un fidèle et c’est chez Mme Lemaire qu’en 1893, il faira la connaissance de Montesquiou dont il s’inspirera pour créer l’étonnant personnage de Charlus.

Les comédiennes Réjane et Sarah Bernhardt viennent s’y produire, Camille Saint-Saëns, Reynaldo Hahn ou Jules Massenet, y jouer du piano. S’y pressent également des hommes politiques tels que Paul Deschanel ou Léon Bourgeois, des ambassadeurs, des aristocrates, des écrivains tel Alexandre Dumas fils dont elle fut la maîtresse.

Madeleine Lemaire illustrera Les Plaisirs et les jours publiés par Proust en 1896

 

Le salon de la princesse Mathilde : la princesse Mathilde est la fille de Jérôme Bonaparte, cousine de Napoléon III qui reçoit au 20 rue de Berri.

 

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Véranda du salon de la princesse Mathilde d’après Giraud

Marcel lui a été présenté chez Mme Straus dont elle est l’amie. La princesse est alors assez âgée puisqu’elle est née en 1820. Elle a un fort caractère et peu se montrer brutale en certaines occasions.

 

Le salon de la comtesse Potocka : Elle est mariée avec le comte polonais Nicolas Potocki héritier d’une immense fortune. Ils font construire un palais au 27, avenue de Friedland (qui abrite aujourd’hui la Chambre de commerce et d’industrie de Paris Île-de-France). Il y reçoivent le tout-Paris.

 

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La comtesse Potocka

Marcel Proust la décrira comme une « beauté antique » avec une « grâce florentine » et une « élégance parisienne ». Il aurait trouvé en elle les traits de la duchesse de Guermantes.

La comtesse à une réputation sulfureuse. Elle organise tous les vendredis un repas scandaleux, le « dîner des Macchabées » au cours duquel on célèbre le culte particulier de l’Amour. Chaque convive doit y jouer le rôle d’un mort d’amour, c’est-à-dire mort d’épuisement pour s’être trop adonné aux ébats amoureux et cela se terminait parfois en en bacchanale

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Le cercle des Macchabés

 

En dehors des salons, les réceptions et sorties mondaines sont très fréquentes, tant au théâtre à l’opéra, au restaurant et sont abondamment relatées dans la presse parisienne.

Plusieurs peintres dont Jean Béraud, ami de Marcel Proust, ont illustré avec talent des scènes de la vie parisienne : scènes des grands boulevards, soirées mondaines, affluence des magasins, grisettes, ouvrières sortant du travail, soldats en parade, bourgeois sortant de l’église…

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Une soirée mondaine de Jean Béraud

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 Une soirée au Pré-Catelan en 1909 d’Henri-Alexandre Gervex

 

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Boulevard des Capucines par Jean Béraud

  Avenue du Bois par Georges Stein

 Avenue du Bois (actuelle avenue Foch) par Georges Stein

 

Odette Swann aime se promener Avenue du Bois (actuelle avenue Foch)

Ce qui augmentait cette impression que Mme Swann se promenait dans l’avenue du Bois comme dans l’allée d’un jardin à elle, c’était — pour ces gens qui ignoraient ses habitudes de « footing » — qu’elle fût venue à pieds, sans voiture qui suivît, elle que dès le mois de mai, on avait l’habitude de voir passer avec l’attelage le plus soigné, la livrée la mieux tenue de Paris, mollement et majestueusement assise comme une déesse, dans le tiède plein air d’une immense victoria à huit ressorts. A pieds, Mme Swann avait l’air, surtout avec sa démarche que ralentissait la chaleur, d’avoir cédé à une curiosité, de commettre une élégante infraction aux règles du protocole, comme ces souverains qui sans consulter personne, accompagnés par l’admiration un peu scandalisée d’une suite qui n’ose formuler une critique, sortent de leur loge pendant un gala et visitent le foyer en se mêlant pendant quelques instants aux autres spectateurs. Ainsi, entre Mme Swann et la foule, celle-ci sentait ces barrières d’une certaine sorte de richesse, lesquelles lui semblent les plus infranchissables de toutes. (JF 638 ou 207)

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Théâtres, opéra, cafés, restaurants

et autres lieux de plaisir…

 

Le Café de la Paix, 5 place de l’Opéra, on retrouve Robert de Saint-Loup qui dîne avec le prince d’Orléans. Saint-Loup, neveu du baron de Charlus et marquis lui-même, affiche des idées républicaines, socialistes et dreyfusardes. Ami du narrateur, il épouse Gilberte Swann avant de mourir à la guerre

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Le café de la Paix en 1906 par Constant Korovine

Chez plusieurs engagés, appartenant à d’autres escadrons, jeunes bourgeois riches qui ne voyaient la haute société aristocratique que du dehors et sans y pénétrer, la sympathie qu’excitait en eux ce qu’ils savaient du caractère de Saint–Loup se doublait du prestige qu’avait à leurs yeux le jeune homme que souvent, le samedi soir, quand ils venaient en permission à Paris, ils avaient vu souper au Café de la Paix avec le duc d’Uzès et le prince d’Orléans. Et à cause de cela, dans sa jolie figure, dans sa façon dégingandée de marcher, de saluer, dans le perpétuel lancé de son monocle, dans « la fantaisie » de ses képis trop hauts, de ses pantalons d’un drap trop fin et trop rose, ils avaient introduit l’idée d’un « chic » dont ils assuraient qu’étaient dépourvus les officiers les plus élégants du régiment, même le majestueux capitaine à qui j’avais dû de coucher au quartier, lequel semblait, par comparaison, trop solennel et presque commun.(Guer)

La Brasserie Weber : Située au 21 rue Royale, cette brasserie était le lieu de rendez-vous des artistes, écrivains, dessinateurs et journalistes. Elle n’existe plus aujourd’hui.

Café Weber en hiver

Léon Daudet a écrit dans « Salons et Journaux » :

 « Vers 7 h 1/2 arrivait chez Weber un jeune homme pâle, aux yeux de biche, suçant ou tripotant une moitié de sa moustache brune et tombante, entouré de lainages comme un bibelot chinois. Il demandait une grappe de raisin, un verre d’eau, et déclarait qu’il venait de se lever, qu’il avait la grippe, qu’il s’allait recoucher, que le bruit lui faisait mal, jetait autour de lui des regards inquiets puis moqueurs, en fin de compte éclatait d’un rire enchanté et restait. Bientôt sortaient de ses lèvres, proférées sur un ton hésitant et hâtif des remarques d’une extraordinaire nouveauté et des aperçus d’une finesse diabolique. Ses images imprévus voletaient à la cime des choses et des gens, ainsi qu’une musique supérieure, comme on raconte qu’il arrivait à la taverne du Globe, entre les compagnons du divin Shakespeare. »

Le Café Anglais : Il est situé à l’angle du Boulevard des Italiens et de la rue Marivaux, tout près de l’Opéra Comique. À son ouverture, c’était un restaurant fréquenté principalement par des cochers et des domestiques. A la fin du second Empire, il devient le plus snob de tous les cafés et le plus couru dans toute l’Europe. Bien que sa façade soit particulièrement austère, l’intérieur est particulièrement cosy : boiseries d’acajou et de noyer, miroirs clinquants patinés à la feuille d’or. Ses salons particuliers accueillent une clientèle aisée fréquemment accompagnée de “cocottes”.

 

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Le Café Anglais d’Adolphe Dugléré.

Odette a quitté le salon des Verdurin sans attendre l’arrivée de Swann. Celui-ci affolé part à sa recherche et fait le tour des restaurants où il espère pouvoir la trouver.

Swann se fit conduire dans les derniers restaurants ; c’est la seule hypothèse du bonheur qu’il avait envisagée avec calme ; il ne cachait plus maintenant son agitation, le prix qu’il attachait à cette rencontre et il promit en cas de succès une récompense à son cocher, comme si en lui inspirant le désir de réussir qui viendrait s’ajouter à celui qu’il en avait lui-même, il pouvait faire qu’Odette, au cas où elle fût déjà rentrée se coucher, se trouvât pourtant dans un restaurant du boulevard. Il poussa jusqu’à la Maison Dorée, entra deux fois chez Tortoni et, sans l’avoir vue davantage, venait de ressortir du Café Anglais, marchant à grands pas, l’air hagard, pour rejoindre sa voiture qui l’attendait au coin du boulevard des Italiens, quand il heurta une personne qui venait en sens contraire : c’était Odette ; elle lui expliqua plus tard que n’ayant pas trouvé de place chez Prévost, elle était allée souper à la Maison Dorée dans un enfoncement où il ne l’avait pas découverte, et elle regagnait sa voiture (Swann).

La Maison Dorée se situe entre le Café Riche au n°18, et le fameux glacier Tortoni au n°22, La Maison Dorée, au 20 boulevard des Italiens, est l’un des plus chers et le plus recherchés des restaurants parisiens pendant plus d’un demi-siècle. 

Il poussa jusqu’à la Maison Dorée, entra deux fois chez Tortoni et, sans l’avoir vue davantage, venait de ressortir du Café Anglais, marchant à grands pas, l’air hagard, pour rejoindre sa voiture qui l’attendait au coin du boulevard des Italiens, quand il heurta une personne qui venait en sens contraire : c’était Odette ; elle lui expliqua plus tard que n’ayant pas trouvé de place chez Prévost, elle était allée souper à la Maison Dorée dans un enfoncement où il ne l’avait pas découverte, et elle regagnait sa voiture.

 

La Maison Dorée

 

un salon particulier à la Maison Dorée

Le restaurant est divisé en 2 parties, l’une donne sur le boulevard, est réservée au « tout venant », l’autre, rue Laffitte, reçoit les habitués de marque, à l’abri des curieux, dans de luxueux « Cabinets ». Le plus demandé est le numéro 6, fréquenté par ce qui compte le plus à Paris, princes, comtes et marquis ainsi que d’excentriques fortunés se l’arrachent. La cave somptueuse avec ses 80 000 bouteilles attira tout ce qui comptait de noceurs et de fêtards de la capitale.

Le­ restaurant La Rue au 15 place de la Madeleine Aujourd’hui occupé par le tailleur Cerutti, Proust s’y rendait souvent au début des années 1900. C’est là que Bertrand de Fénelon aurait voltigé entre les tables pour apporter à Proust son manteau, comme Saint-Loup dans le ­roman l’apporte victorieusement au ­narrateur frigorifié.

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Le Ritz : c’est une amie, la princesse Soutzo, qui y loge, qui va faire redécouvrir l’établissement à Marcel Proust.  Aussitôt il va devenir un habitué fidèle puisqu’il a coutume d’y dîner plusieurs fois par semaine.

Depuis la mort de ses parents et son emménagement boulevard Haussmann, et c’est au Ritz qu’il aime inviter ses amis, et en particulier ses amies qu’il n’ose recevoir dans sa chambre imprégnée des odeurs de fumigations.

Le premier dîner qu’il y organise a lieu en juillet 1907, en l’honneur de Gaston Calmette, le directeur du Figaro.

Le grand hôtel devient son second domicile. Il y rencontre des personnalités du tout Paris. Proust le fréquentera assidûment jusqu’à sa mort.

Après la guerre, il fait souvent chercher au Ritz des glaces à la framboise ou à la fraise. L’arrivée de Céleste Albaret en 1914 le pousse à fréquenter davantage le Ritz car Céleste n’aime pas cuisiner.
Le 18 mai 1922, Proust assiste au Ritz à un souper en l’honneur de Stravinsky, auquel participent également Picasso, Joyce, Diaghilev.

 

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La nuit était aussi belle qu’en 1914, comme Paris était aussi menacé. Le clair de lune semblait comme un doux magnésium continu permettant de prendre une dernière fois des images nocturnes de ces beaux ensembles comme la place Vendôme, la place de la Concorde auxquels l’effroi que j’avais des obus qui allaient peut-être les détruire, donnait par contraste, dans leur beauté encore intacte, une sorte de plénitude, et comme si elles se tendaient en avant, offrant aux coups leurs architectures sans défense (TR 802/109).

LA MUSIQUE

Première saison ballets russes par Léon Bakst

Première saison ballets russes par Léon Bakst

La passion de Proust pour la musique va se réveiller à l’occasion du récital de piano et de violon qu’il offrit à ses amis le 1er juillet 1907 dans un salon de l’hôtel Ritz. Elle va s’amplifier avec la venue des Ballets Russes à Paris en 1909. Réunis autour de Diaghilev, des danseurs chorégraphes, peintres et musiciens russes apportent l’éblouissante démonstration que la danse peut être autre chose qu’un aimable divertissement. Les spectateurs ouvrent des yeux émerveillés sur une révolution artistique qui marquera le siècle. Proust n’a pas caché son enthousiasme et se rend fréquemment à l’Opéra et au Châtelet pour assister aux représentations qui rencontrent un immense succès.

 

Opéra Garnier Franck Myers

Place de l’Opéra Garnier de Franck Myer

 A partir de 1911, il se passionne pour les derniers quatuors de Beethoven dont Paris s’est engoué.

Marcel Proust, reclus dans son appartement parisien du boulevard Haussmann, appela une nuit à trois heures du matin Lucien Capet, fondateur du Quatuor qui porte son nom, pour lui demander de venir illico avec ses collègues lui jouer le Quatuor de Debussy. Et Capet s’exécuta…

 

Quatuor Capet

Le quatuor Capet

Le quatuor Poulet qui rencontre un immense succès vivra la même aventure. Amable Massis, l’altiste du groupe, interviewé à la radio (source INA) raconte : J’ai vu un homme s’approcher de moi, vêtu d’une pelisse à col de loutre, la canne dans la poche, il n’avait pas de toque mais une moustache très caractéristique et les cheveux bien lissés sur le côté me demandant, sans préambule, si avec mes collègues nous accepterions de jouer chez lui le quatuor de Franck. Très étonné naturellement, j’ai dit : « mais qui êtes-vous ? » Il me donna sa carte : Marcel Proust. »

Massis accepta et quelques jours plus à minuit, Proust alla lui-même en taxi au domicile de chacun des quatre musiciens pour leur rappeler la promesse et il réussit malgré les protestations véhémentes de certains à les ramener chez lui. Il s’étendit sur son lit, les musiciens installèrent leurs partitions sur les meubles et à une heure du matin dans le silence de la nuit, ils exécutèrent le quatuor en ré majeur de Franck.

A la fin, réconforté par un souper au champagne servi par Céleste, alors qu’ils allaient partir, Proust leur demanda de rejouer le quatuor ce qu’ils firent malgré leur fatigue.

Enthousiaste, Proust les remercia chaudement et leur donna des poignées de billets de 50 francs pris dans un coffret chinois. Quatre taxis attendaient les musiciens pour les ramener chez eux. Proust pouvait se montrer odieux mais il restait toujours grand seigneur.

 

 

LE THEATRE

Marcel Proust a toujours marqué de l’intérêt pour le théâtre. Tout au long de sa vie il a eu l’occasion de côtoyer les comédiennes les plus en vue et d’établir avec certaines d’entre elles des relations amicales durables.

Dans du côté de chez Swann le Narrateur de la Recherche cite les meilleures comédiennes sans hésiter à placer en tête de son classement Sarah Bernhardt :

Mais si les acteurs me préoccupaient ainsi, si la vue de Maubant sortant un après-midi du Théâtre-Français m’avait causé le saisissement et les souffrances de l’amour, combien le nom d’une étoile flamboyant à la porte d’un théâtre, combien, à la glace d’un coupé qui passait dans la rue avec ses chevaux fleuris de roses au frontail, la vue du visage d’une femme que je pensais être peut-être une actrice, laissait en moi un trouble plus prolongé, un effort impuissant et douloureux pour me représenter sa vie ! Je classais par ordre de talent les plus illustres : Sarah Bernhardt, la Berma, Bartet, Madeleine Brohan, Jeanne Samary, mais toutes m’intéressaient.(Swann)

 

Moriss

 

D’une fenêtre de l’appartement du boulevard Malesherbes, Marcel enfant peut apercevoir la­ colonne Morris où il court voir les spectacles de théâtre annoncés. Cette colonne existe ­toujours de l’autre côté du boulevard, au n° 9.

Tous les matins je courais jusqu’à la colonne Moriss pour voir les spectacles qu’elle annonçait. Rien ’était plus désintéressé et plus heureux que les rêves offerts à mon imagination par chaque pièce annoncée et qui étaient conditionnés à la fois par les images inséparables des mots qui en composaient le titre et aussi de la couleur des affiches encore humides et boursouflées de colle sur lesquelles il se détachait. (Swann 73/136).

 

Sarah Bernhardt

 

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Marcel sera un de ses admirateurs et s’est fortement inspiré d’elle pour dresser le personnage de la Berma.

Sarh Bernhardt par Mucha

 

En 1894, Sarah Bernhardt a besoin d’urgence d’affiches pour son nouveau spectacle, Gismonda de Victorien Sardou. A la veille de Noël, aucun dessinateur n’est disponible pour les réaliser excepté un artiste tchèque correcteur d’épreuves dans l’atelier. Il relève le défi et le 1er janvier 1886, Paris découvre, émerveillé, les affiches longilignes annonçant le spectacle de la comédienne. Elles auront un tel succès que beaucoup seront dérobées dans la nuit.

Réjane

Marcel Proust vit Réjane sur scène pour la première fois le soir de la première de Germinie Lacerteux. Réjane disputait alors à Sarah Bernhardt le titre de plus grande actrice de la Belle Époque. Ces deux grandes comédiennes servirent de modèle au personnage de la Berma auquel rêve le narrateur d’À la recherche du temps perdu. Jacques Porel, fils de Réjane, et Marcel Proust devinrent bons amis après la Grande Guerre.

 

Réjane

Réjane invita Proust à occuper un appartement dans sa maison. Le jour où Proust y emménagea, il reçut les premières épreuves du Côté de Guermantes et ajouta certains traits de la personnalité de Réjane au personnage fictif de la Berma.

Louisa de Mornand

C’est une jeune actrice qui a commencé sa carrière pas des levers de rideau sur les Grands Boulevards. Marcel Proust en brosse le portrait :

 

« Louisa nous semble à tous une pure déesse

  Son corps n’en doutez pas doit tenir la promesse

  De ses deux yeux rêveurs, malicieux et doux. »

 

Louisa de Mornand 2

Louisa de Mornand

Puis plus tard sa relation avec la comédienne semble prendre un tour nouveau puisqu’il écrit ce distique :

A qui ne peut avoir Louisa de Mornand

Il ne peut plus rester que le péché d’Onan.

 

Pendant quelque temps, leurs relations se poursuivent sur le même pied. Vingt ans plus tard Louisa déclarait « Ce fut entre nous une amitié amoureuse où il n’y avait rien d’un flirt banal ni d’une liaison exclusive, mais, de la part de Proust, une vive passion nuancée d’affection et de désir, et, de la mienne, un attachement qui était plus que de la camaraderie et qui touchait vraiment mon cœur ».

 

Le théâtrophone

Des micros installés de chaque côté de la scène de l’Opéra Garnier permettent d’écouter l’opéra en restant chez soi. Le système sera rapidement étendu à d’autres salles de spectacle. Il connaîtra dans un certain succès malgré la qualité médiocre du son mais il disparaîtra après l’instauration du système de droit d’auteur.

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En 1911, plus casanier que reclus, Marcel Proust, grand amateur de musique et féru d’opéra, s’abonne au théâtrophone, essentiellement pour écouter les opéras de Richard Wagner, qu’il adore et dit connaître par cœur (en particulier l’Anneau du Liebelung, Les Maîtres chanteurs de Nuremberg, mais surtout Tristan et Isolde et Parsifal), ce qui lui permet de suppléer aux limites techniques de la retransmission1. Le 21 février 1911, il entend aussi par ce moyen Pelléas et Mélisande de Claude Debussy.

 

AUTRES LIEUX DE PLAISIR

 

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La IIIe République est l’âge d’or des maisons closes qui font partie intégrante de la vie sociale. À Paris, on compte environ 200 établissements officiels, sous le contrôle de la police et des médecins, au milieu du siècle mais de nombreux bordels clandestins existent.  De 1871 à 1903 environ, l’écrivain Maxime du Camp dénombre 155 000 femmes officiellement déclarées comme prostituées, mais la police en a arrêté pendant la même période 725 000 autres pour prostitution clandestine

La police estime à 40 000 clients par jour la fréquentation des diverses maisons, ce qui équivaudrait à dire que le quart des hommes parisiens avait des relations avec les prostituées.

Sur le tard, Marcel Proust fréquentera assidûment  ce genre d’établissement. Il sera un habitué de ces lieux, mais sûrement avait-il plus besoin de bordels masculins pour « voir » et rêver que pour y assouvir ses penchants.

L’un d’eux a eu pour lui une importance toute particulière, le bordel pour hommes le Marigny.

 

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Marcel Proust a rencontré Le Cuziat en 1911, dans une soirée mondaine où ce dernier travaillait comme valet. Enthousiasmé par ses connaissances des us et coutumes de la haute société, aussi bien se ses coutumes que de la généalogie, il va se rapprocher de lui et lui soutirer, contre rémunération une quantité de renseignement dont il se servira dans ses écrits. Mais le Cuziat a d’autres cordes à son arc, il est « pédéraste » qualificatif utilisé à l’époque, et il a le sens des affaires. En 1913 il ouvre un établissement de bain dont l’usage ne fait guère de doute. A-t’il été aidé financièrement par Proust ? Rien ne permet de l’affirmer mais, chose étonnante, il participera à l’ameublement de l’hôtel en faisant don à Le Cuziat de quelques meubles hérités de ses parents !

Les affaires sont florissantes et quelques années plus tard Le Cuziat reprend l’hôtel Marigny dont il fait une maison de passe pour homosexuels qui reçoit de nombreuses personnalités politiques et artistiques du Tout-Paris.

On pense bien entendu à Charlus Le 11 décembre 1918, Proust sera arrêté puis relâché lors d’une descente de Police dans l’hôtel.et Jupien associés dans la tenue d’un bordel dans La Recherche, le baron de Charlus pratique de même quand Jupien ouvre son Temple de l’Impudeur.

 

Von Dongen charlus et Jupien

…le baron, ayant soudain largement ouvert ses yeux mi-clos, regardait avec une attention extraordinaire l’ancien giletier sur le seuil de sa boutique, cependant que celui-ci, cloué subitement sur place devant M. de Charlus, enraciné comme une plante, contemplait d’un air émerveillé l’embonpoint du baron vieillissant. Mais, chose plus étonnante encore, l’attitude de M. de Charlus ayant changé, celle de Jupien se mit aussitôt, comme selon les lois d’un art secret, en harmonie avec elle. Le baron, qui cherchait maintenant à dissimuler l’impression qu’il avait ressentie, mais qui, malgré son indifférence affectée, semblait ne s’éloigner qu’à regret, allait, venait, regardait dans le vague de la façon qu’il pensait mettre le plus en valeur la beauté de ses prunelles, prenait un air fat, négligent, ridicule. Or Jupien, perdant aussitôt l’air humble et bon que je lui avais toujours connu, avait—en symétrie parfaite avec le baron—redressé la tête, donnait à sa taille un port avantageux, posait avec une impertinence grotesque son poing sur la hanche, faisait saillir son derrière, prenait des poses avec la coquetterie qu’aurait pu avoir l’orchidée pour le bourdon providentiellement survenu. (SG 604/6).

 

LA GUERRE

 

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 Les poilu gares de l'Est en août 14 Albert Herter

Gare de l’Est  « Le Départ des poilus, août 1914 » d’Albert Helter

 

Marcel Proust passe pour le prototype de l’écrivain désengagé, exclusivement attentif à son œuvre. Mais le dernier volume de « »A la recherche du temps perdu, Le Temps retrouvé », constitue aussi un très grand livre sur la Première Guerre mondiale dans lequel l’écrivain peint la fin d’un monde et réfléchit sur le rôle que la littérature a à jouer à l’ère de la propagande, du patriotisme et du massacre de masse.

A la recherche du temps perdu a en grande partie été écrite et réécrite pendant et juste après la première Guerre Mondiale. Si l’oeuvre a pris les proportions qu’on lui connaît, c’est directement à cause de la Guerre, qui a suspendu la publication des deux volumes qui devaient suivre Du côté de chez SwannLe Temps retrouvé se fait la chronique d’une guerre que l’auteur ne connaît que par des canaux indirects : la presse, des ouvrages d’historiens ou de stratèges militaires, et enfin les témoignages oraux de son frère, d’amis ou de combattants qu’il rencontre dans l’hôtel de rendez-vous d’Albert Le Cuziat.

Réserviste 1914

Réservistes en 1914

Proust n’a en rien pris part à la guerre et pourtant son attention à la guerre est extrême, et la stratégie militaire joue un rôle important, à plusieurs niveaux, dans son œuvre. Il a effectué son service militaire au 76e régiment d’infanterie à Orléans, de novembre 1889 (année d’obtention de son baccalauréat) à novembre 1890. Son état de santé très dégradé aboutira à sa réforme, au cours de l’année 1915 mais il vit en communion avec les combattants. Une lettre dès 1914 donne le ton : 

« pour bien des amis je tremble chaque jour de trouver les noms dans les listes de tués. Je suis bien humilié, quand tout le monde sert, d’être moi-même si inutile ». ou bien encore : « Imaginez-vous que, lisant sept journaux tous les jours, et relisant dans les sept le même sous-marin coulé, ce qui fait que je crois qu’on en a coulé sept, et ensuite rectifiant mon tir grâce à cette expérience, que quand on en a coulé plusieurs, je crois que c’est toujours le même ».

 

Face à l’avancée allemande, un grand nombre de Parisiens a quitté la ville. Mais la vie reprend ses droits, les écoles sont ouvertes, les spectacles et les revues continuent de se produire sur scène ; pour les hommes qui se battent, la capitale est considérée comme une ville de l’arrière où l’on prend du bon temps :

A l’heure du dîner les restaurants étaient pleins et si, passant dans la rue, je voyais un pauvre permissionnaire, échappé pour six jours au risque permanent de la mort, et prêt à repartir pour les tranchées, arrêter un instant ses yeux devant les vitrines illuminées, je souffrais comme à l’hôtel de Balbec quand les pêcheurs nous regardaient dîner, mais je souffrais davantage parce que je savais que la misère du soldat est plus grande que celle du pauvre, les réunissant toutes, et plus touchante encore parce qu’elle est plus résignée, plus noble, et que c’est d’un hochement de tête philosophe, sans haine, que prêt à repartir pour la guerre il disait en voyant se bousculer les embusqués retenant leurs tables « On ne dirait pas que c’est la guerre ici. » (TR)