Soleil sur la mer et miroir dans le ciel

A l’ombre des jeunes filles en fleurs (La PlĂ©ĂŻade 1954, page 673 et Folio 1988, page 241)

 

 

La diversitĂ© de l’Ă©clairage ne modifie pas moins l’orientation d’un lieu, ne dresse pas moins devant nous de nouveaux buts qu’il nous donne le dĂ©sir d’atteindre, que ne ferait un trajet longuement et effectivement parcouru en voyage. Quand, le matin, le soleil venait de derrière l’hĂ´tel, dĂ©couvrant devant moi les grèves illuminĂ©es jusqu’aux premiers contreforts de la mer, il semblait m’en montrer un autre versant et m’engager Ă  poursuivre, sur la route tournante de ses rayons, un voyage immobile et variĂ© Ă  travers les plus beaux sites du paysage accidentĂ© des heures. Et dès ce premier matin le soleil me dĂ©signait au loin d’un doigt souriant ces cimes bleues de la mer qui n’ont de nom sur aucune carte gĂ©ographique, jusqu’Ă  ce qu’Ă©tourdi de sa sublime promenade Ă  la surface retentissante et chaotique de leurs crĂŞtes et de leurs avalanches, il vĂ®nt se mettre Ă  l’abri du vent dans ma chambre, se prĂ©lassant sur le lit dĂ©fait et Ă©grenant ses richesses sur le lavabo mouillĂ©, dans la malle ouverte, oĂą, par sa splendeur mĂŞme et son luxe dĂ©placĂ©, il ajoutait encore Ă  l’impression du dĂ©sordre. HĂ©las, le vent de mer, une heure plus tard, dans la grande salle Ă  manger – tandis que nous dĂ©jeunions et que, de la gourde de cuir d’un citron, nous rĂ©pandions quelques gouttes d’or sur deux soles qui bientĂ´t laissèrent dans nos assiettes le panache de leurs arĂŞtes, frisĂ© comme une plume et sonore comme une cithare – il parut cruel Ă  ma grand-mère de n’en pas sentir le souffle vivifiant Ă  cause du châssis transparent mais clos qui, comme une vitrine, nous sĂ©parait de la plage tout en nous la laissant entièrement voir et dans lequel le ciel entrait si complètement que son azur avait l’air d’ĂŞtre la couleur des fenĂŞtres et ses nuages blancs, un dĂ©faut du verre. Me persuadant que j’Ă©tais « assis sur le mĂ´le » ou au fond du « boudoir » dont parle Baudelaire, je me demandais si son « soleil rayonnant sur la mer », ce n’Ă©tait pas – bien diffĂ©rent du rayon du soir, simple et superficiel comme un trait dorĂ© et tremblant – celui qui en ce moment brĂ»lait la mer comme une topaze, la faisait fermenter, devenir blonde et laiteuse comme de la bière, Ă©cumante comme du lait, tandis que par moments s’y promenaient çà et lĂ  de grandes ombres bleues que quelque dieu semblait s’amuser Ă  dĂ©placer, en bougeant un miroir dans le ciel.