Réflexions sur des guerres antérieures

Le Temps retrouvé (La Pléïade 1954, page 758 et Folio 1988, page 66)

 

 

« Tu te rappelles, lui dis-je, nos conversations de Doncières. – Ah ! c’était le bon temps. Quel abîme nous en sépare. Ces beaux jours renaîtront-ils seulement jamais

du gouffre interdit à nos sondes.

Comme montent au ciel les soleils rajeunis

Après s’être lavés au fond des mers profondes ?

— Ne pensons à ces conversations que pour en évoquer la douceur, lui dis-je. Je cherchais à y atteindre un certain genre de vérité. La guerre actuelle qui a tout bouleversé, et surtout, me dis-tu, l’idée de la guerre, rend-elle caduc ce que tu me disais alors relativement à ces batailles, par exemple aux batailles de Napoléon qui seraient imitées dans les guerres futures ? – Nullement ! me dit-il. La bataille napoléonienne se retrouve toujours, et d’autant plus dans cette guerre qu’Hindenburg est imbu de l’esprit napoléonien. Ses rapides déplacements de troupes, ses feintes, soit qu’il ne laisse qu’un mince rideau devant un de ses adversaires pour tomber toutes forces réunies sur l’autre (Napoléon 1814), soit qu’il pousse à fond une diversion qui force l’adversaire à maintenir ses forces sur le front qui n’est pas le principal (ainsi la feinte d’Hindenburg devant Varsovie grâce à laquelle les Russes trompés portèrent là leur résistance et furent battus sur les lacs de Mazurie), ses replis analogues à ceux par lesquels commencèrent Austerlitz, Arcole, Eckmühl, tout chez lui est napoléonien, et ce n’est pas fini. J’ajoute, si loin de moi tu essayes au fur et à mesure d’interpréter les événements de cette guerre, de ne pas te fier trop exclusivement à cette manière particulière d’Hindenburg pour y trouver le sens de ce qu’il fait, la clef de ce qu’il va faire. Un général est comme un écrivain qui veut faire une certaine pièce, un certain livre, et que le livre lui-même, avec les ressources inattendues qu’il révèle ici, l’impasse qu’il présente là, fait dévier extrêmement du plan préconçu. Comme une diversion, par exemple, ne doit se faire que sur un point qui a lui-même assez d’importance, suppose que la diversion réussisse au-delà de toute espérance, tandis que l’opération principale se solde par un échec ; c’est la diversion qui peut devenir l’opération principale. J’attends Hindenburg à un des types de la bataille napoléonienne, celle qui consiste à séparer deux adversaires, les Anglais et nous. »

 

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