Querelle entre Robert et Rachel

Le côté de Guermantes (La Pléïade 1954, page 120 et Folio 1988, page 113)

 

 

Tout en m’acheminant vers le restaurant je me disais : « Il y a dĂ©jĂ  quatorze jours que je n’ai vu Mme de Guermantes. » Quatorze jours, ce qui ne paraissait une chose Ă©norme qu’Ă  moi qui, quand il s’agissait de Mme de Guermantes, comptais par minutes. Pour moi ce n’Ă©tait plus seulement les Ă©toiles et la brise, mais jusqu’aux divisions arithmĂ©tiques du temps qui prenaient quelque chose de douloureux et de poĂ©tique. Chaque jour Ă©tait maintenant comme la crĂŞte mobile d’une colline incertaine : d’un cĂ´tĂ©, je sentais que je pouvais descendre vers l’oubli ; de l’autre, j’Ă©tais emportĂ© par le besoin de revoir la duchesse. Et j’Ă©tais tantĂ´t plus près de l’un ou de l’autre, n’ayant pas d’Ă©quilibre stable. Un jour je me dis : « Il y aura peut-ĂŞtre une lettre ce soir » et en arrivant dĂ®ner j’eus le courage de demander Ă  Saint-Loup :

« Tu n’as pas par hasard des nouvelles de Paris ?

— Si, me rĂ©pondit-il d’un air sombre, elles sont mauvaises. »

Je respirai en comprenant que ce n’Ă©tait que lui qui avait du chagrin et que les nouvelles Ă©taient celles de sa maĂ®tresse. Mais je vis bientĂ´t qu’une de leurs consĂ©quences serait d’empĂŞcher Robert de me mener, de longtemps, chez sa tante.

J’appris qu’une querelle avait Ă©clatĂ© entre lui et sa maĂ®tresse, soit par correspondance, soit qu’elle fĂ»t venue un matin le voir entre deux trains. Et les querelles, mĂŞme moins graves, qu’ils avaient eues jusqu’ici, semblaient toujours devoir ĂŞtre insolubles. Car elle Ă©tait de mauvaise humeur, trĂ©pignait, pleurait, pour des raisons aussi incomprĂ©hensibles que les enfants qui s’enferment dans un cabinet noir, ne viennent pas dĂ®ner, refusant toute explication, et ne font que redoubler de sanglots quand, Ă  bout de raisons, on leur donne des claques. Saint-Loup souffrit horriblement de cette brouille, mais c’est une manière de dire qui est trop simple et fausse par lĂ  l’idĂ©e qu’on doit se faire de cette douleur. Quand il se retrouva seul, n’ayant plus qu’Ă  songer Ă  sa maĂ®tresse partie avec le respect pour lui qu’elle avait Ă©prouvĂ© en le voyant si Ă©nergique, les anxiĂ©tĂ©s qu’il avait eues les premières heures prirent fin devant l’irrĂ©parable, et la cessation d’une anxiĂ©tĂ© est une chose si douce que la brouille, une fois certaine, prit pour lui un peu du mĂŞme genre de charme qu’aurait eu une rĂ©conciliation. Ce dont il commença Ă  souffrir un peu plus tard, ce furent une douleur, un accident secondaires, dont les flux venaient incessamment de lui-mĂŞme, Ă  l’idĂ©e que peut-ĂŞtre elle aurait bien voulu se rapprocher, qu’il n’Ă©tait pas impossible qu’elle attendĂ®t un mot de lui, qu’en attendant, pour se venger, elle ferait peut-ĂŞtre, tel soir, Ă  tel endroit, telle chose, et qu’il n’y aurait qu’Ă  lui tĂ©lĂ©graphier qu’il arrivait pour qu’elle n’eĂ»t pas lieu, que d’autres peut-ĂŞtre profitaient du temps qu’il laissait perdre, et qu’il serait trop tard dans quelques jours pour la retrouver, car elle serait prise. De toutes ces possibilitĂ©s il ne savait rien, sa maĂ®tresse gardait un silence qui finit par affoler sa douleur jusqu’Ă  lui faire se demander si elle n’Ă©tait pas cachĂ©e Ă  Doncières ou partie pour les Indes.

 

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