Presque la fin du monde

Le Temps retrouvé (La Pléïade 1954, page 772 et Folio 1988, page 79)

 

 

MalgrĂ© cela, la vie continuait presque semblable pour bien des personnes qui ont figurĂ© dans ce rĂ©cit, et notamment pour M. de Charlus et pour les Verdurin, comme si les Allemands n’avaient pas Ă©tĂ© aussi près d’eux, la permanence menaçante bien qu’actuellement enrayĂ©e d’un pĂ©ril nous laissant entièrement indiffĂ©rent si nous ne nous le reprĂ©sentons pas. Les gens vont d’habitude Ă  leurs plaisirs sans penser jamais que, si les influences Ă©tiolantes et modĂ©ratrices venaient Ă  cesser, la prolifĂ©ration des infusoires atteignant son maximum, c’est-Ă -dire faisant en quelques jours un bond de plusieurs millions de lieues, passerait d’un millimètre cube Ă  une masse un million de fois plus grande que le soleil, ayant en mĂŞme temps dĂ©truit tout l’oxygène, toutes les substances dont nous vivons ; et qu’il n’y aurait plus ni humanitĂ©, ni animaux, ni terre, ou sans songer qu’une irrĂ©mĂ©diable et fort vraisemblable catastrophe pourra ĂŞtre dĂ©terminĂ©e dans l’Ă©ther par l’activitĂ© incessante et frĂ©nĂ©tique que cache l’apparente immutabilitĂ© du soleil : ils s’occupent de leurs affaires sans penser Ă  ces deux mondes, l’un trop petit, l’autre trop grand pour qu’ils aperçoivent les menaces cosmiques qu’ils font planer autour de nous.

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