Pastiche du journal des Goncourt

 

Le temps retrouvé (La Pléïade 1954, page 715 et Folio 1988, page 21)

 

Arvid Frederick Nyholm – Perles noires -1866-1927

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« Mais sur un signe de Verdurin, indiquant le réveil de ces indignations comme malsain pour la grande nerveuse que serait au fond sa femme, Swann me fait admirer le collier de perles noires porté par la maîtresse de la maison et acheté par elle, toutes blanches, à la vente d’un descendant de Mme de La Fayette à qui elles auraient été données par Henriette d’Angleterre, perles devenues noires à la suite d’un incendie qui détruisit une partie de la maison que les Verdurin habitaient dans une rue dont je ne me rappelle plus le nom, incendie après lequel fut retrouvé le coffret où étaient ces perles, mais devenues entièrement noires. “Et je connais leur portrait, de ces perles, aux épaules mêmes de Mme de La Fayette, oui, parfaitement, leur portrait”, insiste Swann devant les exclamations des convives un brin ébahis, “leur portrait authentique, dans la collection du duc de Guermantes.” Une collection qui n’a pas son égale au monde, proclame Swann, et que je devrais aller voir, une collection héritée par le célèbre duc, qui était son neveu préféré, de Mme de Beausergent, sa tante, de Mme de Beausergent depuis Mme d’Hatzfeldt, la soeur de la marquise de Villeparisis et de la princesse d’Hanovre, où mon frère et moi nous l’avons tant aimé autrefois sous les traits du charmant bambin appelé Basin, qui est bien en effet le prénom du duc. Là-dessus, le docteur Cottard avec une finesse qui décèle chez lui l’homme tout à fait distingué ressaute à l’histoire des perles et nous apprend que des catastrophes de ce genre produisent dans le cerveau des gens des altérations tout à fait pareilles à celles qu’on remarque dans la matière inanimée, et cite d’une façon vraiment plus philosophique que ne feraient bien des médecins le propre valet de chambre de Mme Verdurin, qui dans l’épouvante de cet incendie où il avait failli périr, était devenu un autre homme, ayant une écriture tellement changée qu’à la première lettre que ses maîtres alors en Normandie reçurent de lui leur annonçant l’événement, ils crurent à la mystification d’un farceur. Et pas seulement une autre écriture, selon Cottard, qui prétend que de sobre cet homme était devenu si abominablement pochard que Mme Verdurin avait été obligée de le renvoyer. Et la suggestive dissertation passe, sur un signe gracieux de la maîtresse de maison, de la salle à manger au fumoir vénitien dans lequel Cottard nous dit avoir assisté à de véritables dédoublements de la personnalité, nous citant ce cas d’un de ses malades qu’il s’offre aimablement à m’amener chez moi et à qui il suffirait qu’il touche les tempes pour l’éveiller à une seconde vie, vie pendant laquelle il ne se rappellerait rien de la première, si bien que très honnête homme dans celle-là, il y aurait été plusieurs fois arrêté pour des vols commis dans l’autre où il serait tout simplement un abominable gredin. Sur quoi Mme Verdurin remarque finement que la médecine pourrait fournir des sujets plus vrais à un théâtre où la cocasserie de l’imbroglio reposerait sur des méprises pathologiques, ce qui, de fil en aiguille, amène Mme Cottard à narrer qu’une donnée toute semblable a été mise en oeuvre par un conteur qui est le favori des soirées de ses enfants, l’Écossais Stevenson, un nom qui met dans la bouche de Swann cette affirmation péremptoire : “Mais c’est tout à fait un grand écrivain, Stevenson, je vous assure, monsieur de Goncourt, un très grand, l’égal des plus grands.” Et comme, sur mon émerveillement des plafonds à caissons écussonnés provenant de l’ancien palazzo Barberini, de la salle où nous fumons, je laisse percer mon regret du noircissement progressif d’une certaine vasque par la cendre de nos “londrès”, Swann, ayant raconté que des taches pareilles attestent sur les livres ayant appartenu à Napoléon Ier, livres possédés, malgré ses opinions antibonapartistes, par le duc de Guermantes, que l’empereur chiquait, Cottard, qui se révèle un curieux vraiment pénétrant en toutes choses, déclare que ces taches ne viennent pas du tout de cela – “mais là, pas du tout”, insiste-t-il avec autorité – mais de l’habitude qu’il avait d’avoir toujours dans la main, même sur les champs de bataille, des pastilles de réglisse, pour calmer ses douleurs de foie. “Car il avait une maladie de foie et c’est de cela qu’il est mort”, conclut le docteur.