Partir sans la revoir ?

Sodome et Gomorrhe (La Pléïade 1954, page 834 et Folio 1988, page 228)

 

 

J’avais devant moi une nouvelle Albertine, dĂ©jĂ  entrevue plusieurs fois, il est vrai, vers la fin de mon premier sĂ©jour Ă  Balbec, franche, bonne, une Albertine qui venait, par affection pour moi, de me pardonner mes soupçons et de tâcher Ă  les dissiper. Elle me fit asseoir Ă  cĂ´tĂ© d’elle sur mon lit. Je la remerciai de ce qu’elle m’avait dit, je l’assurai que notre rĂ©conciliation Ă©tait faite et que je ne serais plus jamais dur avec elle. Je dis Ă  Albertine qu’elle devrait tout de mĂŞme rentrer dĂ®ner. Elle me demanda si je n’Ă©tais pas bien comme cela. Et attirant ma tĂŞte pour une caresse qu’elle ne m’avait encore jamais faite et que je devais peut-ĂŞtre Ă  notre brouille finie, elle passa lĂ©gèrement sa langue sur mes lèvres qu’elle essayait d’entrouvrir. Pour commencer je ne les desserrai pas. « Quel grand mĂ©chant vous faites ! » me dit-elle.

J’aurais dĂ» partir ce soir-lĂ  sans jamais la revoir. Je pressentais dès lors que dans l’amour non partagĂ© – autant dire dans l’amour, car il est des ĂŞtres pour qui il n’est pas d’amour partagĂ© – on peut goĂ»ter du bonheur seulement ce simulacre qui m’en Ă©tait donnĂ© Ă  un de ces moments uniques dans lesquels la bontĂ© d’une femme, ou son caprice, ou le hasard, appliquent sur nos dĂ©sirs, en une coĂŻncidence parfaite, les mĂŞmes paroles, les mĂŞmes actions, que si nous Ă©tions vraiment aimĂ©s. La sagesse eĂ»t Ă©tĂ© de considĂ©rer avec curiositĂ©, de possĂ©der avec dĂ©lices cette petite parcelle de bonheur Ă  dĂ©faut de laquelle je serais mort sans avoir soupçonnĂ© ce qu’il peut ĂŞtre pour des coeurs moins difficiles ou plus favorisĂ©s ; de supposer qu’elle faisait partie d’un bonheur vaste et durable qui m’apparaissait en ce point seulement ; et pour que le lendemain n’inflige pas un dĂ©menti Ă  cette feinte, de ne pas chercher Ă  demander une faveur de plus après celle qui n’avait Ă©tĂ© due qu’Ă  l’artifice d’une minute d’exception. J’aurais dĂ» quitter Balbec, m’enfermer dans la solitude, y rester en harmonie avec les dernières vibrations de la voix que j’avais su rendre un instant amoureuse, et de qui je n’aurais plus rien exigĂ© que de ne pas s’adresser davantage Ă  moi ; de peur que par une parole nouvelle qui n’eĂ»t pu dĂ©sormais ĂŞtre que diffĂ©rente, elle vĂ®nt blesser d’une dissonance le silence sensitif oĂą, comme grâce Ă  quelque pĂ©dale, aurait pu survivre longtemps en moi la tonalitĂ© du bonheur.

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