Oriane divorcerait-elle ?

Le Temps retrouvé (La Pléïade 1954, page 738 et Folio 1988, page 44)

 

 

« Est-ce que tu as entendu dire, me demanda-t-il en me quittant, que ma tante Oriane divorcerait ? Personnellement je n’en sais absolument rien. On dit cela de temps en temps et je l’ai entendu annoncer si souvent que j’attendrai que ce soit fait pour le croire. J’ajoute que ce serait très comprĂ©hensible ; mon oncle est un homme charmant non seulement dans le monde mais pour ses amis, pour ses parents. MĂŞme d’une façon il a beaucoup plus de coeur que ma tante qui est une sainte, mais qui le lui fait terriblement sentir. Seulement c’est un mari terrible, qui n’a jamais cessĂ© de tromper sa femme, de l’insulter, de la brutaliser, de la priver d’argent. Ce serait si naturel qu’elle le quitte que c’est une raison pour que ce soit vrai mais aussi pour que cela ne le soit pas parce que c’en est une pour qu’on en ait l’idĂ©e et qu’on le dise. Et puis, du moment qu’elle l’a supportĂ© si longtemps ! Maintenant je sais bien qu’il y a tant de choses qu’on annonce Ă  tort, qu’on dĂ©ment, et puis qui plus tard deviennent vraies. » Cela me fit penser Ă  lui demander s’il avait jamais Ă©tĂ© question qu’il Ă©pousât Mlle de Guermantes. Il sursauta et m’assura que non, que ce n’Ă©tait qu’un de ces bruits du monde, qui naissent de temps Ă  autre on ne sait pourquoi, s’Ă©vanouissent de mĂŞme et dont la faussetĂ© ne rend pas ceux qui ont cru en eux plus prudents, dès que naĂ®t un bruit nouveau, de fiançailles, de divorce, ou un bruit politique, pour y ajouter foi et le colporter.

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