Nuits froides de janvier

Albertine disparue (La Pléïade 1954, page 483 et Folio 1988, page 65)

 

 

Sans doute ces nuits si courtes durent peu. L’hiver finirait par revenir, oĂą je n’aurais plus Ă  craindre le souvenir des promenades avec elle jusqu’Ă  l’aube trop tĂ´t levĂ©e. Mais les premières gelĂ©es ne me rapporteraient-elles pas, conservĂ© dans leur glace, le germe de mes premiers dĂ©sirs, quand Ă  minuit je la faisais chercher, que le temps me semblait si long jusqu’Ă  son coup de sonnette que je pourrais maintenant attendre Ă©ternellement en vain ? Ne me rapporteraient-elles pas le germe de mes premières inquiĂ©tudes, quand deux fois je crus qu’elle ne viendrait pas ? Dans ce temps-lĂ  je ne la voyais que rarement ; mais mĂŞme ces intervalles qu’il y avait alors entre ses visites qui faisaient surgir Albertine au bout de plusieurs semaines, du sein d’une vie inconnue que je n’essayais pas de possĂ©der, assuraient mon calme en empĂŞchant les vellĂ©itĂ©s sans cesse interrompues de ma jalousie de se conglomĂ©rer, de faire bloc dans mon coeur. Autant ils avaient pu ĂŞtre apaisants dans ce temps-lĂ , autant, rĂ©trospectivement, ils Ă©taient empreints de souffrance depuis que ce qu’elle avait pu faire d’inconnu pendant leur durĂ©e avait cessĂ© de m’ĂŞtre indiffĂ©rent, et surtout maintenant qu’aucune visite d’elle ne viendrait plus jamais ; de sorte que ces soirs de janvier oĂą elle venait et qui par lĂ  m’avaient Ă©tĂ© si doux, me souffleraient maintenant dans leur bise aigre une inquiĂ©tude que je ne connaissais pas alors, et me rapporteraient, mais devenu pernicieux, le premier germe de mon amour conservĂ© dans leur gelĂ©e. Et en pensant que je verrais recommencer ce temps froid qui depuis Gilberte et mes jeux aux Champs-ÉlysĂ©es m’avait toujours paru si triste ; quand je pensais que reviendraient des soirs pareils à ce soir de neige oĂą j’avais vainement, toute une partie de la nuit, attendu Albertine, alors, comme un malade se plaçant, lui au point de vue du corps, pour sa poitrine, moi moralement, Ă  ces moments-lĂ , ce que je redoutais encore le plus, pour mon chagrin, pour mon cĹ“ur, c’Ă©tait le retour des grands froids, et je me disais que ce qu’il y aurait de plus dur Ă  passer ce serait peut-ĂŞtre l’hiver.

*****