Nouvelle lettre de Gilberte (suite)

Le Temps retrouvé (La Pléïade 1954, page 755 et Folio 1988, page 63)

 

 

Ils n’Ă©taient pas restĂ©s Ă  Tansonville d’ailleurs, mais elle n’avait plus cessĂ© d’avoir chez elle un va-et-vient constant de militaires qui dĂ©passait beaucoup celui qui tirait des larmes Ă  Françoise dans la rue de Combray, de mener, comme elle disait cette fois en toute vĂ©ritĂ©, la vie du front. Aussi parlait-on dans les journaux avec les plus grands Ă©loges de son admirable conduite et il Ă©tait question de la dĂ©corer. La fin de sa lettre Ă©tait entièrement exacte. Vous n’avez pas idĂ©e de ce que c’est que cette guerre, mon cher ami, et de l’importance qu’y prend une route, un pont, une hauteur. Que de fois j’ai pensĂ© Ă  vous, aux promenades, grâce Ă  vous rendues dĂ©licieuses, que nous faisions ensemble dans tout ce pays aujourd’hui ravagĂ©, alors que d’immenses combats se livraient pour la possession de tel chemin, de tel coteau que vous aimiez, oĂą nous sommes allĂ©s si souvent ensemble ! Probablement vous comme moi, vous ne vous imaginiez pas que l’obscur Roussainville et l’assommant MĂ©sĂ©glise d’oĂą on nous portait nos lettres, et oĂą on Ă©tait allĂ© chercher le docteur quand vous avez Ă©tĂ© souffrant, seraient jamais des endroits cĂ©lèbres. Eh bien, mon cher ami, ils sont Ă  jamais entrĂ©s dans la gloire au mĂŞme titre qu’Austerlitz ou Valmy. La bataille de MĂ©sĂ©glise a durĂ© plus de huit mois, les Allemands y ont perdu plus de six cent mille hommes, ils ont dĂ©truit MĂ©sĂ©glise mais ils ne l’ont pas pris. Le petit chemin que vous aimiez tant, que nous appelions le raidillon aux aubĂ©pines et oĂą vous prĂ©tendez que vous ĂŞtes tombĂ© dans votre enfance amoureux de moi, alors que je vous assure en toute vĂ©ritĂ© que c’Ă©tait moi qui Ă©tais amoureuse de vous, je ne peux pas vous dire l’importance qu’il a prise. L’immense champ de blĂ© auquel il aboutit, c’est la fameuse cote 307 dont vous avez dĂ» voir le nom revenir si souvent dans les communiquĂ©s. Les Français ont fait sauter le petit pont sur la Vivonne qui, disiez-vous, ne vous rappelait pas votre enfance autant que vous l’auriez voulu, les Allemands en ont jetĂ© d’autres, pendant un an et demi ils ont eu une moitiĂ© de Combray et les Français l’autre moitiĂ©.

*****