Mlle Bloch, son oncle, un commis

Sodome et Gomorrhe (La Pléïade 1954, page 842 et Folio 1988, page 236)

 

 

Vers cette Ă©poque se produisit au Grand-HĂ´tel de Balbec un scandale qui ne fut pas pour changer la pente de mes tourments. La soeur de Bloch avait depuis quelque temps, avec une ancienne actrice, des relations secrètes qui bientĂ´t ne leur suffirent plus. ĂŠtre vues leur semblait ajouter de la perversitĂ© Ă  leur plaisir, elles voulaient faire baigner leurs dangereux Ă©bats dans les regards de tous. Cela commença par des caresses, qu’on pouvait en somme attribuer Ă  une intimitĂ© amicale, dans le salon de jeu, autour de la table de baccara. Puis elles s’enhardirent. Et enfin un soir, dans un coin pas mĂŞme obscur de la grande salle de danse, sur un canapĂ©, elles ne se gĂŞnèrent pas plus que si elles avaient Ă©tĂ© dans leur lit. Deux officiers qui Ă©taient non loin de lĂ  avec leurs femmes se plaignirent au directeur. On crut un moment que leur protestation aurait quelque efficacitĂ©. Mais ils avaient contre eux que venus pour un soir de Netteholme oĂą ils habitaient, Ă  Balbec, ils ne pouvaient en rien ĂŞtre utiles au directeur. Tandis que mĂŞme Ă  son insu, et quelque observation que lui fĂ®t le directeur, planait sur Mlle Bloch la protection de M. Nissim Bernard. Il faut dire pourquoi. M. Nissim Bernard pratiquait au plus haut point les vertus de famille. Tous les ans il louait Ă  Balbec une magnifique villa pour son neveu, et aucune invitation n’aurait pu le dĂ©tourner de rentrer dĂ®ner dans son chez lui, qui Ă©tait en rĂ©alitĂ© leur chez eux. Mais jamais il ne dĂ©jeunait chez lui. Tous les jours il Ă©tait Ă  midi au Grand-HĂ´tel. C’est qu’il entretenait, comme d’autres un rat d’opĂ©ra, un « commis », assez pareil Ă  ces chasseurs dont nous avons parlĂ©, et qui nous faisaient penser aux jeunes israĂ©lites d’Esther et d’Athalie. Ă€ vrai dire, les quarante annĂ©es qui sĂ©paraient M. Nissim Bernard du jeune commis auraient dĂ» prĂ©server celui-ci d’un contact peu aimable. Mais comme le dit Racine avec tant de sagesse dans les mĂŞmes choeurs :

 

Mon Dieu, qu’une vertu naissante

Parmi tant de périls marche à pas incertains !

Qu’une âme qui te cherche et veut ĂŞtre innocente

Trouve d’obstacle Ă  ses desseins !

 

Le jeune commis avait eu beau ĂŞtre « loin du monde Ă©levé », dans le Temple-Palace de Balbec, il n’avait pas suivi le conseil de Joad :

 

Sur la richesse et l’or ne mets point ton appui

 

Il s’Ă©tait peut-ĂŞtre fait une raison en disant : « Les pĂ©cheurs couvrent la terre. » Quoi qu’il en fĂ»t et bien que M. Nissim Bernard n’espĂ©rât pas un dĂ©lai aussi court, dès le premier jour,

 

Et soit frayeur encor ou pour le caresser,

De ses bras innocents il se sentit presser.

 

Et dès le deuxième jour, M. Nissim Bernard promenant le commis, « l’abord contagieux altĂ©rait son innocence ». Dès lors la vie du jeune enfant avait changĂ©. Il avait beau porter le pain et le sel, comme son chef de rang le lui commandait, tout son visage chantait :

 

De fleurs en fleurs, de plaisirs en plaisirs

Promenons nos désirs.

De nos ans passagers le nombre est incertain.

Hâtons-nous aujourd’hui de jouir de la vie !

L’honneur et les emplois

Sont le prix d’une aveugle et douce obĂ©issance,

Pour la triste innocence

Qui viendrait Ă©lever la voix.

 

 

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