Lettre de Gilberte (suite)

Le Temps retrouvé (La Pléïade 1954, page 751 et Folio 1988, page 59)

 

 

En tout cas, si la lettre de Gilberte Ă©tait par certains cĂ´tĂ©s imprĂ©gnĂ©e de l’esprit des Guermantes – d’autres diraient de l’internationalisme juif, ce qui n’aurait probablement pas Ă©tĂ© juste, comme on verra – la lettre que je reçus pas mal de mois plus tard de Robert Ă©tait, elle, beaucoup plus Saint-Loup que Guermantes, reflĂ©tant de plus toute la culture si libĂ©rale qu’il avait acquise, et, en somme, entièrement sympathique. Malheureusement il ne me parlait pas de stratĂ©gie comme dans ses conversations de Doncières et ne me disait pas dans quelle mesure il estimait que la guerre confirmait ou infirmait les principes qu’il m’avait alors exposĂ©s.

Tout au plus me dit-il que depuis 1914 s’Ă©taient en rĂ©alitĂ© succĂ©dĂ© plusieurs guerres, les enseignements de chacune influant sur la conduite de la suivante. Et par exemple la thĂ©orie de la « percĂ©e » avait Ă©tĂ© complĂ©tĂ©e par cette thèse qu’il fallait avant de percer bouleverser entièrement par l’artillerie le terrain occupĂ© par l’adversaire. Mais ensuite on avait constatĂ© qu’au contraire ce bouleversement rendait impossible l’avance de l’infanterie et de l’artillerie dans des terrains dont des milliers de trous d’obus ont fait autant d’obstacles. « La guerre, me disait-il, n’Ă©chappe pas aux lois de notre vieil Hegel. Elle est en Ă©tat de perpĂ©tuel devenir. »

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