Lettre de Gilberte durant la guerre

Le Temps retrouvé (La Pléïade 1954, page 751 et Folio 1988, page 58)

 

 

Je n’Ă©tais pas du reste demeurĂ© longtemps Ă  Paris et j’avais regagnĂ© assez vite ma maison de santĂ©. Bien qu’en principe le docteur vous traitât par l’isolement on m’y avait remis Ă  deux Ă©poques diffĂ©rentes une lettre de Gilberte et une lettre de Robert. Gilberte m’Ă©crivait (c’Ă©tait Ă  peu près en septembre 1914) que, quelque dĂ©sir qu’elle eĂ»t de rester Ă  Paris pour avoir plus facilement des nouvelles de Robert, les raids perpĂ©tuels de taubes au-dessus de Paris lui avaient causĂ© une telle Ă©pouvante, surtout pour sa petite fille, qu’elle s’Ă©tait enfuie de Paris par le dernier train qui partait encore pour Combray, que le train n’Ă©tait mĂŞme pas allĂ© jusqu’Ă  Combray et que ce n’Ă©tait que grâce Ă  la charrette d’un paysan sur laquelle elle avait fait dix heures d’un trajet atroce, qu’elle avait pu gagner Tansonville ! « Et lĂ , imaginez-vous ce qui attendait votre vieille amie, m’Ă©crivait en finissant Gilberte. J’Ă©tais partie de Paris pour fuir les avions allemands, me figurant qu’Ă  Tansonville je serais Ă  l’abri de tout. Je n’y Ă©tais pas depuis deux jours que vous n’imaginerez jamais ce qui arrivait : les Allemands qui envahissaient la rĂ©gion après avoir battu nos troupes près de La Fère, et un Ă©tat-major allemand suivi d’un rĂ©giment qui se prĂ©sentait Ă  la porte de Tansonville, et que j’Ă©tais obligĂ©e d’hĂ©berger, et pas moyen de fuir, plus un train, rien. » L’Ă©tat-major allemand s’Ă©tait-il en effet bien conduit, ou fallait-il voir dans la lettre de Gilberte un effet, par contagion de l’esprit des Guermantes, lesquels Ă©taient de souche bavaroise, apparentĂ©s Ă  la plus haute aristocratie d’Allemagne, mais Gilberte ne tarissait pas sur la parfaite Ă©ducation de l’Ă©tat-major et mĂŞme des soldats qui lui avaient seulement demandĂ© « la permission de cueillir un des ne-m’oubliez-pas qui poussaient auprès de l’Ă©tang », bonne Ă©ducation qu’elle opposait Ă  la violence dĂ©sordonnĂ©e des fuyards français, qui avaient traversĂ© la propriĂ©tĂ© en saccageant tout, avant l’arrivĂ©e des gĂ©nĂ©raux allemands.

*****