Les croissants de Mme Verdurin

Le Temps retrouvé (La Pléïade 1954, page 772 et Folio 1988, page 80)

 

 

Mme Verdurin, souffrant pour ses migraines de ne plus avoir de croissant Ă  tremper dans son cafĂ© au lait, avait fini par obtenir de Cottard une ordonnance qui lui permit de s’en faire faire dans certain restaurant dont nous avons parlĂ©. Cela avait Ă©tĂ© presque aussi difficile Ă  obtenir des pouvoirs publics que la nomination d’un gĂ©nĂ©ral. Elle reprit son premier croissant le matin oĂą les journaux narraient le naufrage du Lusitania. Tout en trempant le croissant dans le cafĂ© au lait, et donnant des pichenettes Ă  son journal pour qu’il pĂ»t se tenir grand ouvert sans qu’elle eĂ»t besoin de dĂ©tourner son autre main des trempettes, elle disait : « Quelle horreur ! Cela dĂ©passe en horreur les plus affreuses tragĂ©dies. » Mais la mort de tous ces noyĂ©s ne devait lui apparaĂ®tre que rĂ©duite au milliardième, car tout en faisant, la bouche pleine, ces rĂ©flexions dĂ©solĂ©es, l’air qui surnageait sur sa figure, amenĂ© lĂ  probablement par la saveur du croissant, si prĂ©cieux contre la migraine, Ă©tait plutĂ´t celui d’une douce satisfaction.

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