Les avions dans le ciel de Paris

Le Temps retrouvé (La Pléïade 1954, page 758 et Folio 1988, page 66)

 

 

D’ailleurs Ă  certains points de vue la comparaison n’Ă©tait pas fausse. De notre balcon la ville semblait un seul lieu mouvant, informe et noir, et qui tout d’un coup passait, des profondeurs et de la nuit, dans la lumière et dans le ciel, oĂą un Ă  un les aviateurs s’Ă©lançaient Ă  l’appel dĂ©chirant des sirènes, cependant que d’un mouvement plus lent, mais plus insidieux, plus alarmant, car ce regard faisait penser Ă  l’objet invisible encore et peut-ĂŞtre dĂ©jĂ  proche qu’il cherchait, les projecteurs se remuaient sans cesse, flairant l’ennemi, le cernant de leurs lumières jusqu’au moment oĂą les avions aiguillĂ©s bondiraient en chasse pour le saisir. Et, escadrille après escadrille, chaque aviateur s’Ă©lançait ainsi de la ville transportĂ©e maintenant dans le ciel, pareil Ă  une Walkyrie. Pourtant des coins de la terre, au ras des maisons, s’Ă©clairaient, et je dis Ă  Saint-Loup que s’il avait Ă©tĂ© Ă  la maison la veille il aurait pu, tout en contemplant l’apocalypse dans le ciel, voir sur la terre (comme dans L’Enterrement du comte d’Orgaz du Greco oĂą ces diffĂ©rents plans sont parallèles) un vrai vaudeville jouĂ© par des personnages en chemise de nuit, lesquels Ă  cause de leurs noms cĂ©lèbres eussent mĂ©ritĂ© d’ĂŞtre envoyĂ©s Ă  quelque successeur de ce Ferrari dont les notes mondaines nous avaient si souvent amusĂ©s, Saint-Loup et moi, que nous nous amusions pour nous-mĂŞmes Ă  en inventer. Et c’est ce que nous avions fait encore ce jour-lĂ , comme s’il n’y avait pas la guerre, bien que sur un sujet fort « guerre », la peur des Zeppelins : « Reconnu : la duchesse de Guermantes superbe en chemise de nuit, le duc de Guermantes inĂ©narrable en pyjama rose et peignoir de bain, etc., etc. »

« Je suis sĂ»r, me dit-il, que dans tous les grands hĂ´tels on a dĂ» voir les juives amĂ©ricaines en chemise, serrant sur leurs seins dĂ©catis le collier de perles qui leur permettra d’Ă©pouser un duc dĂ©cavĂ©. L’hĂ´tel Ritz, ces soirs-lĂ , doit ressembler Ă  l’HĂ´tel du libre Ă©change. »

 

*****