Le liftier aviateur

Le Temps retrouvé (La Pléïade 1954, page 748 et Folio 1988, page 54)

 

 

J’avais rencontrĂ© ce liftier aviateur peu de jours auparavant. Il m’avait parlĂ© de Balbec et curieux de savoir ce qu’il me dirait de Saint-Loup j’amenai la conversation en lui demandant s’il Ă©tait vrai comme on me l’avait dit que M. de Charlus avait Ă  l’Ă©gard des jeunes gens etc. Le liftier parut Ă©tonnĂ©, il n’en savait absolument rien. En revanche il accusa le jeune homme riche, celui qui vivait avec sa maĂ®tresse et trois amis. Comme il avait l’air de mettre le tout dans un mĂŞme sac et que je savais par M. de Charlus qui me l’avait dit, on se le rappelle, devant Brichot qu’il n’en Ă©tait rien, je dis au liftier qu’il devait se tromper. Il opposa Ă  mes doutes les affirmations les plus certaines. C’Ă©tait l’amie du jeune homme riche qui Ă©tait chargĂ©e de lever les jeunes gens et tout le monde prenait son plaisir ensemble. Ainsi M. de Charlus, le plus compĂ©tent des hommes en cette matière, s’Ă©tait entièrement trompĂ© tant la vĂ©ritĂ© est partielle, secrète, imprĂ©visible. Par peur de faire un raisonnement de bourgeois, de voir le charlisme lĂ  oĂą il n’Ă©tait pas, il avait passĂ© Ă  cĂ´tĂ© de ce fait, le levage opĂ©rĂ© par la femme. « Elle est venue assez souvent me trouver, me dit le liftier. Mais elle a tout de suite vu Ă  qui elle avait Ă  faire, j’ai catĂ©goriquement refusĂ©, je ne marche pas dans ce fourbi-là ; je lui ai dit que cela me dĂ©plaisait formellement. Une personne n’a qu’Ă  ĂŞtre indiscrète, cela se rĂ©pète, on ne peut plus trouver de place nulle part. » Ces dernières raisons affaiblissaient les vertueuses dĂ©clarations du dĂ©but puisqu’elles semblaient impliquer que le liftier eĂ»t cĂ©dĂ© s’il avait Ă©tĂ© assurĂ© de la discrĂ©tion. Ç’avait sans doute Ă©tĂ© le cas pour Saint-Loup. Il est probable que mĂŞme l’homme riche, sa maĂ®tresse et ses amis, n’avaient pas Ă©tĂ© moins favorisĂ©s, car le liftier citait beaucoup de conversations tenues avec lui par eux Ă  des Ă©poques très diverses, ce qui arrive rarement quand on a si catĂ©goriquement refusĂ©. Par exemple la maĂ®tresse de l’homme riche Ă©tait venue le trouver pour connaĂ®tre un chasseur avec qui il Ă©tait très ami. « Je ne crois pas que vous le connaissiez, vous n’Ă©tiez pas lĂ  Ă  ce moment-lĂ . C’est Victor qu’on lui disait. Naturellement », ajoutait le liftier de l’air de se rĂ©fĂ©rer Ă  des lois inviolables et un peu secrètes, « on ne peut pas refuser Ă  un camarade qui n’est pas riche. » Je me souvins de l’invitation que l’ami noble de l’homme riche m’avait adressĂ©e quelques jours avant mon dĂ©part de Balbec. Mais cela n’avait sans doute aucun rapport et Ă©tait dictĂ© par la seule amabilitĂ©.

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