Le baptistère de Venise

La Fugitive (La Pléïade 1954, page 645 et Folio 1988, page 225)

 

 

Et en descendant pour rejoindre ma mère qui m’attendait, à cette heure où à Combray il faisait si bon goûter le soleil tout proche dans l’obscurité conservée par les volets clos, ici du haut en bas de l’escalier de marbre dont on ne savait pas plus que dans une peinture de la Renaissance s’il était dressé dans un palais ou sur une galère, la même fraîcheur et le même sentiment de la splendeur du dehors étaient donnés grâce au velum qui se mouvait devant les fenêtres perpétuellement ouvertes, et par lesquelles dans un incessant courant d’air l’ombre tiède et le soleil verdâtre filaient comme sur une surface flottante et évoquaient le voisinage mobile, l’illumination, la miroitante instabilité du flot. C’est le plus souvent pour Saint-Marc que je partais, et avec d’autant plus de plaisir que, comme il fallait d’abord prendre une gondole pour s’y rendre, l’église ne se représentait pas à moi comme un simple monument, mais comme le terme d’un trajet sur l’eau marine et printanière, avec laquelle Saint-Marc faisait pour moi un tout indivisible et vivant. Nous entrions ma mère et moi dans le baptistère, foulant tous deux les mosaïques de marbre et de verre du pavage, ayant devant nous les larges arcades dont le temps a légèrement infléchi les surfaces évasées et roses, ce qui donne à l’église, là où il a respecté la fraîcheur de ce coloris, l’air d’être construite dans une matière douce et malléable comme la cire de géantes alvéoles ; là au contraire où il a racorni la matière et où les artistes l’ont ajourée et rehaussée d’or, d’être la précieuse reliure, en quelque cuir de Cordoue, du colossal évangile de Venise. Voyant que j’avais à rester longtemps devant les mosaïques qui représentent le baptême du Christ, ma mère, sentant la fraîcheur glacée qui tombait dans le baptistère, me jetait un châle sur les épaules. Quand j’étais avec Albertine à Balbec, je croyais qu’elle révélait une de ces illusions inconsistantes qui remplissent l’esprit de tant de gens qui ne pensent pas clairement, quand elle me parlait du plaisir – selon moi ne reposant sur rien – qu’elle aurait à voir telle peinture avec moi. Aujourd’hui je suis au moins sûr que le plaisir existe sinon de voir, du moins d’avoir vu une belle chose avec une certaine personne. Une heure est venue pour moi où quand je me rappelle ce baptistère, devant les flots du Jourdain où saint Jean immerge le Christ tandis que la gondole nous attendait devant la Piazzetta il ne m’est pas indifférent que dans cette fraîche pénombre, à côté de moi il y eût une femme drapée dans son deuil avec la ferveur respectueuse et enthousiaste de la femme âgée qu’on voit à Venise dans la Sainte Ursule de Carpaccio, et que cette femme aux joues rouges, aux yeux tristes, dans ses voiles noirs, et que rien ne pourra plus jamais faire sortir pour moi de ce sanctuaire doucement éclairé de Saint-Marc où je suis sûr de la retrouver parce qu’elle y a sa place réservée et immuable comme une mosaïque, ce soit ma mère. (Fug 645/225)