La cruauté des Verdurin – Saniette et ses bons mots

Sodome et Gomorrhe (La Pléïade 1954, page 973 et Folio 1988, page 363)

 

 

 « Voyons, qu’est-ce que tu as ? » dit-elle, en voyant M. Verdurin qui, en faisant des gestes d’impatience, gagnait la terrasse en planches qui s’étendait d’un côté du salon au-dessus de la vallée, comme un homme qui étouffe de rage et a besoin de prendre l’air. « C’est encore Saniette qui t’a agacé ? Mais puisque tu sais qu’il est idiot, prends-en ton parti, ne te mets pas dans des états comme cela… Je n’aime pas cela, me dit-elle, parce que c’est mauvais pour lui, cela le congestionne. Mais aussi je dois dire qu’il faut parfois une patience d’ange pour supporter Saniette et surtout se rappeler que c’est une charité de le recueillir. Pour ma part j’avoue que la splendeur de sa bêtise fait plutôt ma joie. Je pense que vous avez entendu après le dîner son mot : “Je ne sais pas jouer au whist, mais je sais jouer du piano.” Est-ce assez beau ! C’est grand comme le monde, et d’ailleurs un mensonge, car il ne sait pas plus l’un que l’autre. Mais mon mari, sous ses apparences rudes, est très sensible, très bon, et cette espèce d’égoïsme de Saniette, toujours préoccupé de l’effet qu’il va faire, le met hors de lui… Voyons, mon petit, calme-toi, tu sais bien que Cottard t’a dit que c’était mauvais pour ton foie. Et c’est sur moi que tout va retomber, dit Mme Verdurin. Demain Saniette va venir avoir sa petite crise de nerfs et de larmes. Pauvre homme ! il est très malade. Mais enfin ce n’est pas une raison pour qu’il tue les autres. Et puis, même dans les moments où il souffre trop, où on voudrait le plaindre, sa bêtise arrête net l’attendrissement. Il est par trop stupide. Tu n’as qu’à lui dire très gentiment que ces scènes vous rendent malades tous deux, qu’il ne revienne pas ; comme c’est ce qu’il redoute le plus, cela aura un effet calmant sur ses nerfs », souffla Mme Verdurin à son mari.

On distinguait à peine la mer par les fenêtres de droite. Mais celles de l’autre côté montraient la vallée sur qui était maintenant tombée la neige du clair de lune. On entendait de temps à autre la voix de Morel et celle de Cottard. « Vous avez de l’atout ? – Yes. – Ah ! vous en avez de bonnes, vous », dit à Morel, en réponse à sa question, M. de Cambremer, car il avait vu que le jeu du docteur était plein d’atout. « Voici la femme de carreau, dit le docteur. Ça est de l’atout, savez-vous ? Ié coupe, ié prends… Mais il n’y a plus de Sorbonne, dit le docteur à M. de Cambremer ; il n’y a plus que l’université de Paris. » M. de Cambremer confessa qu’il ignorait pourquoi le docteur lui faisait cette observation. « Je croyais que vous parliez de la Sorbonne, reprit le docteur. J’avais entendu que vous disiez : tu nous la sors bonne, ajouta-t-il en clignant de l’oeil, pour montrer que c’était un mot. Attendez, dit-il en montrant son adversaire, je lui prépare un coup de Trafalgar. » 
*****