Jours de sortie avec les Swann

A l’ombre des jeunes filles en fleurs –  La PlĂ©ĂŻade page 936 et Folio Classique page 242

 

 

Ces jours oĂą je devais sortir avec les Swann, je venais chez eux pour le dĂ©jeuner, que Mme Swann appelait le lunch ; comme on n’Ă©tait invitĂ© que pour midi et demi et qu’Ă  cette Ă©poque mes parents dĂ©jeunaient Ă  onze heures un quart, c’est après qu’ils Ă©taient sortis de table que je m’acheminais vers ce quartier luxueux, assez solitaire, Ă  toute heure, mais particulièrement Ă  celle-lĂ  oĂą tout le monde Ă©tait rentrĂ©. MĂŞme l’hiver et par la gelĂ©e s’il faisait beau, tout en resserrant de temps Ă  autre le nĹ“ud d’une magnifique cravate de chez Charvet et en regardant si mes bottines vernies ne se salissaient pas, je me promenais de long en large dans les avenues en attendant midi vingt-sept. J’apercevais de loin dans le jardinet des Swann le soleil qui faisait Ă©tinceler comme du givre les arbres dĂ©nudĂ©s. Il est vrai que ce jardinet n’en possĂ©dait que deux. L’heure indue faisait nouveau le spectacle. Ă€ ces plaisirs de nature (qu’avivait la suppression de l’habitude, et mĂŞme la faim), la perspective Ă©motionnante du dĂ©jeuner chez Mme Swann se mĂŞlait, elle ne les diminuait pas, mais les dominant, les asservissait, en faisait des accessoires mondains ; de sorte que si, Ă  cette heure oĂą d’ordinaire je ne les percevais pas, il me semblait dĂ©couvrir le beau temps, le froid, la lumière hivernale, c’Ă©tait comme une sorte de prĂ©face aux Ĺ“ufs Ă  la crème, comme une patine, un rose et frais glacis ajoutĂ©s au revĂŞtement de cette chapelle mystĂ©rieuse qu’Ă©tait la demeure de Mme Swann et au cĹ“ur de laquelle il y avait au contraire tant de chaleur, de parfums et de fleurs.

Ă€ midi et demi, je me dĂ©cidais enfin Ă  entrer dans cette maison qui, comme un gros soulier de NoĂ«l, me semblait devoir m’apporter de surnaturels plaisirs. (Le nom de NoĂ«l Ă©tait du reste inconnu Ă  Mme Swann et Ă  Gilberte qui l’avaient remplacĂ© par celui de Christmas, et ne parlaient que du pudding de Christmas, de ce qu’on leur avait donnĂ© pour leur Christmas, de s’absenter – ce qui me rendait fou de douleur – pour Christmas. MĂŞme Ă  la maison, je me serais cru dĂ©shonorĂ© en parlant de NoĂ«l et je ne disais plus que Christmas, ce que mon père trouvait extrĂŞmement ridicule.)

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