Hommes ressemblant à Morel

Le temps retrouvé (La Pléïade 1954, page 817 et Folio 1988, page 124)

 

 

Le baron en voulait même légèrement à Jupien car il savait que dans cette maison qu’il avait chargé son factotum d’acheter pour lui et de faire gérer par un sous-ordre, tout le monde, par les maladresses de l’oncle de Mlle d’Oloron, connaissait plus ou moins sa personnalité et son nom (beaucoup seulement croyaient que c’était un surnom et le prononçant mal l’avaient déformé, de sorte que la sauvegarde du baron avait été leur propre bêtise et non la discrétion de Jupien). Mais il trouvait plus simple de se laisser rassurer par ses assurances, et tranquillisé de savoir qu’on ne pouvait les entendre, le baron lui dit : « Je ne voulais pas parler devant ce petit, qui est très gentil et fait de son mieux. Mais je ne le trouve pas assez brutal. Sa figure me plaît, mais il m’appelle crapule comme si c’était une leçon apprise. – Oh ! non, personne ne lui a rien dit », répondit Jupien sans s’apercevoir de l’invraisemblance de cette assertion. « Il a du reste été compromis dans le meurtre d’une concierge de la Villette. – Ah ! cela c’est assez intéressant, dit avec un sourire le baron. – Mais j’ai justement là le tueur de boeufs, l’homme des abattoirs qui lui ressemble, il a passé par hasard. Voulez-vous en essayer ? – Ah oui, volontiers. » Je vis entrer l’homme des abattoirs, il ressemblait en effet un peu à Maurice mais, chose plus curieuse, tous deux avaient quelque chose d’un type, que personnellement je n’avais jamais dégagé, mais que je me rendis très bien compte exister dans la figure de Morel, avaient une certaine ressemblance sinon avec Morel tel que je l’avais vu, au moins avec un certain visage que des yeux voyant Morel autrement que moi, avaient pu composer avec ses traits. Dès que je me fus fait intérieurement, avec des traits empruntés à mes souvenirs de Morel, cette maquette de ce qu’il pouvait représenter à un autre, je me rendis compte que ces deux jeunes gens, dont l’un était un garçon bijoutier et l’autre un employé d’hôtel, étaient de vagues succédanés de Morel. Fallait-il en conclure que M. de Charlus, au moins en une certaine forme de ses amours, était toujours fidèle à un même type et que le désir qui lui avait fait choisir l’un après l’autre ces deux jeunes gens était le même qui lui avait fait arrêter Morel sur le quai de la gare de Doncières ; que tous trois ressemblaient un peu à l’éphèbe dont la forme, intaillée dans le saphir qu’étaient les yeux de M. de Charlus, donnait à son regard ce quelque chose de si particulier qui m’avait effrayé le premier jour à Balbec ? Ou que, son amour pour Morel ayant modifié le type qu’il cherchait, pour se consoler de son absence il cherchait des hommes qui lui ressemblassent ? Une supposition que je fis aussi fut que peut-être il n’avait jamais existé entre Morel et lui malgré les apparences, que des relations d’amitié, et que M. de Charlus faisait venir chez Jupien des jeunes gens qui ressemblassent assez à Morel pour qu’il pût avoir auprès d’eux l’illusion de prendre du plaisir avec lui. Il est vrai qu’en songeant à tout ce que M. de Charlus a fait pour Morel, cette supposition eût semblé peu probable si l’on ne savait que l’amour nous pousse non seulement aux plus grands sacrifices pour l’être que nous aimons mais parfois jusqu’au sacrifice de notre désir lui-même, qui d’ailleurs est d’autant moins facilement exaucé que l’être que nous aimons sent que nous aimons davantage.

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