Hiver et attente de la soirée Stermaria

 

Le côté de Guermantes (La Pléïade 1954, page 390 et Folio 1988, page 378)

 

Le lendemain, il fit froid et beau : on sentait l’hiver (et, de fait, la saison était si avancée que c’était miracle si nous avions pu trouver dans le Bois déjà saccagé quelques dômes d’or vert). En m’éveillant je vis, comme de la fenêtre de la caserne de Doncières, la brume mate, unie et blanche qui pendait gaiement au soleil, consistante et douce comme du sucre filé. Puis le soleil se cacha et elle s’épaissit encore dans l’après-midi. Le jour tomba de bonne heure, je fis ma toilette, mais il était encore trop tôt pour partir ; je décidai d’envoyer une voiture à Mme de Stermaria. Je n’osai pas y monter pour ne pas la forcer à faire la route avec moi, mais je remis au cocher un mot pour elle où je lui demandais si elle permettait que je vinsse la prendre. En attendant, je m’étendis sur mon lit, je fermai les yeux un instant, puis les rouvris. Au-dessus des rideaux il n’y avait plus qu’un mince liséré de jour qui allait s’obscurcissant. Je reconnaissais cette heure inutile, vestibule profond du plaisir, et dont j’avais appris à Balbec à connaître le vide sombre et délicieux, quand seul dans ma chambre comme maintenant, pendant que tous les autres étaient à dîner, je voyais sans tristesse le jour mourir au-dessus des rideaux, sachant que, bientôt, après une nuit aussi courte que les nuits du pôle, il allait ressusciter plus éclatant dans le flamboiement de Rivebelle. Je sautai à bas de mon lit, je passai ma cravate noire, je donnai un coup de brosse à mes cheveux, gestes derniers d’une mise en ordre tardive, exécutés à Balbec en pensant non à moi mais aux femmes que je verrais à Rivebelle, tandis que je leur souriais d’avance dans la glace oblique de ma chambre, et restés à cause de cela les signes avant-coureurs d’un divertissement mêlé de lumières et de musique. Comme des signes magiques ils l’évoquaient, bien plus le réalisaient déjà, grâce à eux j’avais de sa vérité une notion aussi certaine, de son charme enivrant et frivole une jouissance aussi complète que celles que j’avais à Combray, au mois de juillet, quand j’entendais les coups de marteau de l’emballeur et que je jouissais, dans la fraîcheur de ma chambre noire, de la chaleur et du soleil.