Françoise et la guerre

Le Temps retrouvé (La Pléïade 1954, page 750 et Folio 1988, page 57)

 

 

Elle ne dormait plus, ne mangeait plus, se faisait lire les communiqués auxquels elle ne comprenait rien par le maître d’hôtel, qui n’y comprenant guère davantage et chez qui le désir de tourmenter Françoise étant souvent dominé par une allégresse patriotique, disait avec un rire sympathique, parlant des Allemands : « Ça doit chauffer, notre vieux Joffre est en train de leur tirer des plans sur la comète. » Françoise ne comprenait pas trop de quelle comète il s’agissait, mais n’en sentait que davantage que cette phrase faisait partie des aimables et originales extravagances auxquelles une personne bien élevée doit répondre avec bonne humeur, par urbanité, et haussant gaiement les épaules d’un air de dire : « Il est bien toujours le même », elle tempérait ses larmes d’un sourire. Au moins était-elle heureuse que son nouveau garçon boucher, qui malgré son métier était assez craintif (il avait cependant commencé dans les abattoirs) ne fût pas d’âge à partir. Sans quoi elle eût été capable d’aller trouver le ministre de la Guerre pour le faire réformer.

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