Fin de l’amour du Narrateur pour Oriane de Guermantes 8

Le Côté de Guermantes (La Pléïade 1954, page 378 et Folio 1988, page 367)

 

 

Cependant je dois dire qu’une surprise d’un genre opposé allait suivre celle que j’avais eue au moment où Mme de Guermantes m’avait invité. Cette première surprise, comme j’avais trouvé plus modeste de ma part et plus reconnaissant de ne pas la dissimuler et d’exprimer au contraire avec exagération ce qu’elle avait de joyeux, Mme de Guermantes, qui se disposait à partir pour une dernière soirée, venait de me dire, presque comme une justification, et par peur que je ne susse pas bien qui elle était, pour avoir l’air si étonné d’être invité chez elle : « Vous savez que je suis la tante de Robert de Saint-Loup qui vous aime beaucoup, et du reste nous nous sommes déjà vus ici. » En répondant que je le savais, j’ajoutai que je connaissais aussi M. de Charlus, lequel « avait été très bon pour moi à Balbec et à Paris ». Mme de Guermantes parut étonnée et ses regards semblèrent se reporter, comme pour une vérification, à une page déjà plus ancienne du livre intérieur. « Comment ! vous connaissez Palamède ? » Ce prénom prenait dans la bouche de Mme de Guermantes une grande douceur à cause de la simplicité involontaire avec laquelle elle parlait d’un homme si brillant, mais qui n’était pour elle que son beau-frère et le cousin avec lequel elle avait été élevée. Et dans le gris confus qu’était pour moi la vie de la duchesse de Guermantes, ce nom de Palamède mettait comme la clarté des longues journées d’été où elle avait joué avec lui, jeune fille, à Guermantes, au jardin. De plus, dans cette partie depuis longtemps écoulée de leur vie, Oriane de Guermantes et son cousin Palamède avaient été fort différents de ce qu’ils étaient devenus depuis ; M. de Charlus notamment, tout entier livré à des goûts d’art qu’il avait si bien refrénés par la suite que je fus stupéfait d’apprendre que c’était par lui qu’avait été peint l’immense éventail d’iris jaunes et noirs que déployait en ce moment la duchesse. Elle eût pu aussi me montrer une petite sonatine qu’il avait autrefois composée pour elle. J’ignorais absolument que le baron eût tous ces talents dont il ne parlait jamais.

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