Etrennes, Nouvel An, Gilberte

A l’ombre des jeunes filles en fleurs –  La PlĂ©ĂŻade page 487 et Folio Classique page 58

 

 

Le soir tombait, je m’arrĂŞtai devant une colonne de théâtre oĂą Ă©tait affichĂ©e la reprĂ©sentation que la Berma donnait pour le 1er janvier. Il soufflait un vent humide et doux. C’Ă©tait un temps que je connaissais ; j’eus la sensation et le pressentiment que le jour de l’An n’Ă©tait pas un jour diffĂ©rent des autres, qu’il n’Ă©tait pas le premier d’un monde nouveau oĂą j’aurais pu, avec une chance encore intacte, refaire la connaissance de Gilberte comme au temps de la CrĂ©ation, comme s’il n’existait pas encore de passĂ©, comme si eussent Ă©tĂ© anĂ©anties, avec les indices qu’on aurait pu en tirer pour l’avenir, les dĂ©ceptions qu’elle m’avait parfois causĂ©es : un nouveau monde oĂą rien ne subsistât de l’ancien… rien qu’une chose : mon dĂ©sir que Gilberte m’aimât. Je compris que si mon coeur souhaitait ce renouvellement autour de lui d’un univers qui ne l’avait pas satisfait, c’est que lui, mon coeur, n’avait pas changĂ©, et je me dis qu’il n’y avait pas de raison pour que celui de Gilberte eĂ»t changĂ© davantage ; je sentis que cette nouvelle amitiĂ© c’Ă©tait la mĂŞme, comme ne sont pas sĂ©parĂ©es des autres par un fossĂ© les annĂ©es nouvelles que notre dĂ©sir, sans pouvoir les atteindre et les modifier, recouvre Ă  leur insu d’un nom diffĂ©rent. J’avais beau dĂ©dier celle-ci Ă  Gilberte, et comme on superpose une religion aux lois aveugles de la nature, essayer d’imprimer au jour de l’An l’idĂ©e particulière que je m’Ă©tais faite de lui, c’Ă©tait en vain ; je sentais qu’il ne savait pas qu’on l’appelât le jour de l’An, qu’il finissait dans le crĂ©puscule d’une façon qui ne m’Ă©tait pas nouvelle : dans le vent doux qui soufflait autour de la colonne d’affiches, j’avais reconnu, j’avais senti reparaĂ®tre la matière Ă©ternelle et commune, l’humiditĂ© familière, l’ignorante fluiditĂ© des anciens jours.

Je revins Ă  la maison. Je venais de vivre le 1er janvier des hommes vieux qui diffèrent ce jour-lĂ  des jeunes, non parce qu’on ne leur donne plus d’Ă©trennes, mais parce qu’ils ne croient plus au nouvel An. Des Ă©trennes j’en avais reçu mais non pas les seules qui m’eussent fait plaisir et qui eussent Ă©tĂ© un mot de Gilberte. J’Ă©tais pourtant jeune encore tout de mĂŞme puisque j’avais pu lui en Ă©crire un par lequel j’espĂ©rais en lui disant les rĂŞves solitaires de ma tendresse en Ă©veiller de pareils en elle. La tristesse des hommes qui ont vieilli c’est de ne pas mĂŞme songer Ă  Ă©crire de telles lettres dont ils ont appris l’inefficacitĂ©.

 

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