Esprit de Saint-Loup

Le Temps retrouvé (La Pléïade 1954, page 753 et Folio 1988, page 62)

 

 

Bien entendu, le « flĂ©au » n’avait pas Ă©levĂ© l’intelligence de Saint-Loup au-dessus d’elle-mĂŞme. De mĂŞme que les hĂ©ros d’un esprit mĂ©diocre et banal Ă©crivant des poèmes pendant leur convalescence se plaçaient pour dĂ©crire la guerre non au niveau des Ă©vĂ©nements, qui en eux-mĂŞmes ne sont rien mais de la banale esthĂ©tique dont ils avaient suivi les règles jusque-lĂ , parlant comme ils eussent fait dix ans plus tĂ´t de la « sanglante aurore », du « vol frĂ©missant de la victoire », etc., Saint-Loup, lui, beaucoup plus intelligent et artiste, restait intelligent et artiste, et notait avec goĂ»t pour moi des paysages, pendant qu’il Ă©tait immobilisĂ© Ă  la lisière d’une forĂŞt marĂ©cageuse, mais comme si ç’avait Ă©tĂ© pour une chasse au canard. Pour me faire comprendre certaines oppositions d’ombre et de lumière qui avaient Ă©tĂ© « l’enchantement de sa matinĂ©e », il me citait certains tableaux que nous aimions l’un et l’autre et ne craignait pas de faire allusion Ă  une page de Romain Rolland, voire de Nietzsche, avec cette indĂ©pendance des gens du front qui n’avaient pas la mĂŞme peur de prononcer un nom allemand que ceux de l’arrière, et mĂŞme avec cette pointe de coquetterie Ă  citer un ennemi que mettait par exemple le colonel du Paty de Clam, dans la salle des tĂ©moins de l’affaire Zola, Ă  rĂ©citer en passant devant Pierre Quillard, poète dreyfusard de la plus extrĂŞme violence et que d’ailleurs il ne connaissait pas, des vers de son drame symboliste : La Fille aux mains coupĂ©es. Saint-Loup me parlait-il d’une mĂ©lodie de Schumann, il n’en donnait le titre qu’en allemand et ne prenait aucune circonlocution pour me dire que, quand Ă  l’aube il avait entendu un premier gazouillis Ă  la lisière de cette forĂŞt, il avait Ă©tĂ© enivrĂ© comme si lui avait parlĂ© l’oiseau de ce « sublime Siegfried » qu’il espĂ©rait bien entendre après la guerre.

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