Discussion sur Victor Hugo, 1

Le Côté de Guermantes (La Pléïade 1954, page 491 et Folio 1988, page 475)

 

 

Et Fra Diavolo, et La FlĂ»te enchantĂ©e, et Le Chalet, et Les Noces de Figaro, et Les Diamants de la Couronne, voilĂ  de la musique ! En littĂ©rature, c’est la mĂŞme chose. Ainsi j’adore Balzac, Le Bal de Sceaux, Les Mohicans de Paris.

— Ah ! mon cher, si vous partez en guerre sur Balzac, nous ne sommes pas près d’avoir fini, gardez cela pour un jour oĂą MĂ©mĂ© sera lĂ . Lui, c’est encore mieux, il le sait par coeur. »

IrritĂ© de l’interruption de sa femme, le duc la tint quelques instants sous le feu d’un silence menaçant. Cependant Mme d’Arpajon avait Ă©changĂ© avec la princesse de Parme, sur la poĂ©sie tragique et autre, des propos qui ne me parvinrent pas distinctement, quand j’entendis celui-ci prononcĂ© par Mme d’Arpajon : « Oh ! tout ce que Madame voudra, je lui accorde qu’il nous fait voir le monde en laid parce qu’il ne sait pas distinguer entre le laid et le beau, ou plutĂ´t parce que son insupportable vanitĂ© lui fait croire que tout ce qu’il dit est beau, je reconnais avec Votre Altesse que, dans la pièce en question, il y a des choses ridicules, inintelligibles, des fautes de goĂ»t, que c’est difficile Ă  comprendre, que cela donne Ă  lire autant de peine que si c’Ă©tait Ă©crit en russe ou en chinois, car Ă©videmment c’est tout exceptĂ© du français, mais quand on a pris cette peine, comme on est rĂ©compensĂ©, il y a tant d’imagination ! » De ce petit discours je n’avais pas entendu le dĂ©but. Je finis par comprendre non seulement que le poète incapable de distinguer le beau du laid Ă©tait Victor Hugo, mais encore que la poĂ©sie qui donnait autant de peine Ă  comprendre que du russe ou du chinois Ă©tait :

Lorsque l’enfant paraĂ®t, le cercle de famille

Applaudit à grands cris…

 

pièce de la première Ă©poque du poète et qui est peut-ĂŞtre encore plus près de Mme Deshoulières que du Victor Hugo de La LĂ©gende des siècles. Loin de trouver Mme d’Arpajon ridicule, je la vis (la première de cette table si rĂ©elle, si quelconque, oĂą je m’Ă©tais assis avec tant de dĂ©ception), je la vis, par les yeux de l’esprit, sous ce bonnet de dentelles, d’oĂą s’Ă©chappent les boucles rondes de longs repentirs, que portèrent Mme de RĂ©musat, Mme de Broglie, Mme de Saint-Aulaire, toutes les femmes si distinguĂ©es qui dans leurs ravissantes lettres citent avec tant de savoir et d’Ă -propos Sophocle, Schiller et l’Imitation, mais Ă  qui les premières poĂ©sies des romantiques causaient cet effroi et cette fatigue insĂ©parables pour ma grand-mère des derniers vers de StĂ©phane MallarmĂ©.

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