Albertine fille aux yeux d’or

Le temps retrouvé (La Pléïade 1954, page 706 et Folio 1988, page 12)

Illustration Max Walter Svanberg — One Beauty (pencil drawing, 1949)

 

Ces conversations, que Gilberte affectionnait, me permirent de lui demander si, dans un genre parallèle, Albertine, dont c’est par elle que jadis j’avais la première fois entendu le nom, quand elles étaient amies de cours, avait de ces goûts. Gilberte ne put me donner ce renseignement. Au reste il y avait longtemps qu’il eût cessé d’offrir quelque intérêt pour moi. Mais je continuais à m’en enquérir machinalement, comme un vieillard ayant perdu la mémoire, qui demande de temps à autre des nouvelles du fils qu’il a perdu.

Ce qui est curieux et ce sur quoi je ne peux m’étendre, c’est à quel point, vers cette époque-là, toutes les personnes qu’aimait Albertine, toutes celles qui auraient pu lui faire faire ce qu’elles auraient voulu, demandèrent, implorèrent, j’oserai dire mendièrent, à défaut de mon amitié, quelques relations avec moi. Il n’y aurait plus eu besoin d’offrir de l’argent à Mme Bontemps pour qu’elle me renvoyât Albertine. Ce retour de la vie se produisant quand il ne servait plus à rien, m’attristait profondément, non à cause d’Albertine, que j’eusse reçue sans plaisir si elle m’eût été ramenée non plus de Touraine, mais de l’autre monde, mais à cause d’une jeune femme que j’aimais et que je ne pouvais arriver à voir. Je me disais que si elle mourait, ou si je ne l’aimais plus, tous ceux qui eussent pu me rapprocher d’elle tomberaient à mes yeux. En attendant j’essayais en vain d’agir sur eux, n’étant pas guéri par l’expérience qui aurait dû m’apprendre – si elle apprenait jamais rien – qu’aimer est un mauvais sort comme ceux qu’il y a dans les contes, contre quoi on ne peut rien jusqu’à ce que l’enchantement ait cessé.

« Justement le livre que je tiens là parle de ces choses », me dit-elle. (Je parlai à Robert de ce mystérieux : « Nous nous serions bien entendus. » Il déclara ne pas s’en souvenir et que cela n’avait en tout cas aucun sens particulier.)

« C’est un vieux Balzac que je pioche pour me mettre à la hauteur de mes oncles, La Fille aux yeux d’or. Mais c’est absurde, invraisemblable, un beau cauchemar. D’ailleurs, une femme peut peut-être être surveillée ainsi par une autre femme, jamais par un homme. – Vous vous trompez, j’ai connu une femme qu’un homme qui l’aimait était arrivé véritablement à séquestrer ; elle ne pouvait jamais voir personne, et sortir seulement avec des serviteurs dévoués. – Eh bien, cela devrait vous faire horreur à vous qui êtes si bon. Justement nous disions avec Robert que vous devriez vous marier. Votre femme vous guérirait et vous feriez son bonheur. – Non, parce que j’ai trop mauvais caractère. – Quelle idée ! – Je vous assure ! J’ai, du reste, été fiancé, mais je n’ai pas pu me décider à l’épouser (et elle y a renoncé elle-même, à cause de mon caractère indécis et tracassier). » C’était, en effet, sous cette forme trop simple que je jugeais mon aventure avec Albertine, maintenant que je ne voyais plus cette aventure que du dehors.

J’étais triste en remontant dans ma chambre de penser que je n’avais pas été une seule fois revoir l’église de Combray qui semblait m’attendre au milieu des verdures dans une fenêtre toute violacée. Je me disais : « Tant pis, ce sera pour une autre année, si je ne meurs pas d’ici là », ne voyant pas d’autre obstacle que ma mort et n’imaginant pas celle de l’église qui me semblait devoir durer longtemps après ma mort comme elle avait duré longtemps avant ma naissance.