Albertine comme « pis-aller »

 

Le côté de Guermantes (La Pléïade 1954, page 387 et Folio 1988, page 376)

 

Certes, mes désirs de Balbec avaient si bien mûri le corps d’Albertine, y avaient accumulé des saveurs si fraîches et si douces que, pendant notre course au Bois, tandis que le vent, comme un jardinier soigneux, secouait les arbres, faisait tomber les fruits, balayait les feuilles mortes, je me disais que, s’il y avait eu un risque pour que Saint-Loup se fût trompé, ou que j’eusse mal compris sa lettre et que mon dîner avec Mme de Stermaria ne me conduisît à rien, j’eusse donné rendez-vous pour le même soir très tard à Albertine, afin d’oublier pendant une heure purement voluptueuse, en tenant dans mes bras le corps dont ma curiosité avait jadis supputé, soupesé tous les charmes dont il surabondait maintenant, les émotions et peut-être les tristesses de ce commencement d’amour pour Mme de Stermaria. Et certes, si j’avais pu supposer que Mme de Stermaria ne m’accorderait aucune faveur ce premier soir, je me serais représenté ma soirée avec elle d’une façon assez décevante. Je savais trop bien par expérience comment les deux stades qui se succèdent en nous, dans ces commencements d’amour pour une femme que nous avons désirée sans la connaître, aimant plutôt en elle la vie particulière où elle baigne qu’elle-même presque inconnue encore –, comment ces deux stades se reflètent bizarrement dans le domaine des faits, c’est-à-dire non plus en nous-même, mais dans nos rendez-vous avec elle. Nous avons, sans avoir jamais causé avec elle, hésité, tentés que nous étions par la poésie qu’elle représente pour nous. Sera-ce elle ou telle autre ? Et voici que les rêves se fixent autour d’elle, ne font plus qu’un avec elle. Le premier rendez-vous avec elle, qui suivra bientôt, devrait refléter cet amour naissant. Il n’en est rien. Comme s’il était nécessaire que la vie matérielle eût aussi son premier stade, l’aimant déjà, nous lui parlons de la façon la plus insignifiante : « Je vous ai demandé de venir dîner dans cette île parce que j’ai pensé que le cadre vous plairait. Je n’ai du reste rien de spécial à vous dire. Mais j’ai peur qu’il ne fasse bien humide et que vous n’ayez froid. – Mais non. – Vous le dites par amabilité. Je vous permets, madame, de lutter encore un quart d’heure contre le froid, pour ne pas vous tourmenter, mais dans un quart d’heure, je vous ramènerai de force. Je ne veux pas vous faire prendre un rhume. » Et sans lui avoir rien dit, nous la ramenons, ne nous rappelant rien d’elle, tout au plus une certaine façon de regarder, mais ne pensant qu’à la revoir. Or, la seconde fois (ne retrouvant même plus le regard, seul souvenir, mais ne pensant plus malgré cela qu’à la revoir) le premier stade est dépassé. Rien n’a eu lieu dans l’intervalle. Et pourtant, au lieu de parler du confort du restaurant, nous disons, sans que cela étonne la personne nouvelle, que nous trouvons laide, mais à qui nous voudrions qu’on parle de nous à toutes les minutes de sa vie : « Nous allons avoir fort à faire pour vaincre tous les obstacles accumulés entre nos coeurs. Pensez-vous que nous y arriverons ? Vous figurez-vous que nous puissions avoir raison de nos ennemis, espérer un heureux avenir ? » Mais ces conversations contrastées, d’abord insignifiantes, puis faisant allusion à l’amour, n’auraient pas lieu, j’en pouvais croire la lettre de Saint-Loup. Mme de Stermaria se donnerait dès le premier soir, je n’aurais donc pas besoin de convoquer Albertine chez moi, comme pis aller, pour la fin de la soirée. C’était inutile, Robert n’exagérait jamais et sa lettre était claire !